Nouveau régime forestier - On jugera l'arbre à ses fruits

Photo: - Le Devoir

Le 2 février commençait l'Année internationale des forêts. Le même jour se terminait l'Année internationale de la biodiversité, un lien qui n'est pas un hasard, car les forêts demeurent l'habitat de prédilection de 80 % de la faune terrestre, ce qui en fait le principal support de la vie en milieu émergent.

Maintenant que la plus grande partie des humains habitent des villes, le rôle et la compréhension du rôle que jouent les forêts dans la vie et la survie de l'humanité se perdent, un effet notamment de la déconnexion culturelle des citadins par rapport à des activités comme la chasse et la pêche, dont les humains tiraient depuis des siècles leurs connaissances de base sur la nature. Aujourd'hui, les citadins pensent beaucoup plus aux problèmes de congestion, à leurs factures alimentaires et d'énergie qu'au sort des forêts et aux impacts de leur déclin sur leur vie. Pourtant...

Les forêts, qui couvrent encore 31 % de la surface terrestre, abritent encore 300 millions d'habitants. Et leur exploitation assure un revenu à 1,5 milliard de personnes, soit un humain sur cinq. Globalement, l'activité forestière représentait en 2007 une activité économique globale de 327 milliards, en comptant les multiples autres activités économiques que la coupe de bois, comme la cueillette à des fins alimentaires ou pharmacologiques, les activités récréatives et touristiques, etc.

Les grandes forêts primaires, c'est-à-dire celles qui n'ont jamais été coupées, représentent encore 35 % des forêts actuelles. C'est donc dire qu'elles ne constituent qu'environ 10 % de la surface terrestre (35 % du 31 % de la surface totale). On est loin de l'objectif de protection de la biodiversité, fixé à 17 % pour la prochaine décennie.

La responsabilité du Québec dans ce domaine est énorme devant le reste de la planète: l'État étant ici propriétaire de l'essentiel de la ressource forestière, cela lui confère un devoir de fiduciaire, qui doit encadrer ses responsabilités de gestionnaire. Dans ce domaine, malgré une percée majeure, le Québec a du chemin à faire...

Mais heureusement, le travail est bien balisé depuis l'adoption l'an dernier de la loi qui institue un nouveau régime forestier placé sous le signe de la gestion écosystémique. Reste à juger l'arbre à ses fruits...

Cette réforme est la deuxième en importance depuis l'abandon dans les années 80 du vieux régime des concessions forestières, qui faisait des papetières depuis des décennies les rois et maîtres des forêts, au point que même si elles n'avaient que la propriété des arbres, elles s'arrogeaient le pouvoir d'en fermer les portes au petit peuple qui voulait aller y chasser et pêcher.

Le régime des contrats d'aménagement et d'approvisionnement forestier (CAAF) a aboli en théorie, mais en théorie seulement, le monopole des papetières au profit d'autres exploitants tout en axant l'exploitation vers une optimisation économique des bois. On a ainsi cessé ce scandale qui gaspillait de magnifiques de bois pour en faire de la pâte à papier plutôt que de la planche et des solives, quitte à utiliser les copeaux dans les papeteries. C'était un pas important, mais insuffisant, car comme l'a dénoncé L'Erreur boréale du duo Monderie-Desjardins, les allocations de bois ont dépassé la reproduction annuelle dans les forêts mixtes et boréales. Dans le sud du Québec, on était déjà en pénurie de bois franc au point de devoir en importer des États-Unis pour faire tourner nos industries. La commission Coulombe devait confirmer ces faits et avancer les balises de la réforme amorcée par le défunt ministre Claude Béchard.

La bataille du bois d'oeuvre a obligé les gestionnaires québécois d'en venir à cette réforme, bien plus en réalité que les critiques pourtant fondées des écologistes.

Le gouvernement des États-Unis et les industriels étasuniens ont toujours entretenu deux griefs principaux à l'endroit des exploitants canadiens et québécois. Malheureusement, les médias n'ont retenu que l'argument économique, soit les subventions et quelques aides indirectes faciles à chiffrer, comme les subventions aux routes, le remboursement des royautés par les dépenses en aménagement, etc.

Tout le volet environnemental, qui était pourtant un chef d'accusation majeur de l'industrie étasunienne, est passé inaperçu ici. Québec protégeait certes certains milieux fauniques comme les ravages de grands gibiers, une valeur économique importante pour les régions éloignées. Mais il ne protégeait en rien ces écosystèmes multiformes qui sont souvent à la base de la productivité des forêts. Un exemple: les sols forestiers humides n'avaient aucune valeur: on y laissait de grosses machines y créer des ornières mortelles pour plusieurs espèces, quand on ne creusait pas tout simplement ces milieux pour les assécher délibérément pour augmenter leur productivité.

Si on finit par protéger les écosystèmes forestiers pour leur valeur intrinsèque, par des aires protégées, des contraintes géographiques et des normes particulières, la coupe forestière coûtera plus cher, car il faudra la répartir sur de plus grandes surfaces, qu'il faut strier de chemins, etc. Le Québec, qui a évité ce type de gestion répandue aux États-Unis, était donc, comme d'autres provinces, accusé de conférer à son industrie un avantage économique majeur faute de gérer sa forêt comme un écosystème vivant, un réservoir de ressources vivantes, et non plus comme la réserve de bois des industriels.

Mais reste à savoir si Québec va arriver à cette gestion écosystémique ou si elle se limitera à un slogan vert. Il faudra identifier tous les écosystèmes et non seulement ceux que le ministère pourrait décréter comme prioritaires, laissant les autres dans l'oubli. Il faudra aussi beaucoup de biologistes, et des biologistes indépendants des forestiers, pour dire où il ne faut pas passer, quoi ne pas exploiter. Voilà qui jette un éclairage inquiétant sur l'absence de corporation autonome des biologistes et sur la volonté avouée des ingénieurs forestiers d'intégrer plutôt les biologistes forestiers en les assujettissant aux ingénieurs, comme cela se fait dans le ministère... Et toute cette démarche devra aussi s'appliquer aux forêts privées, ce dont personne ne parle, car rien ne justifie l'artificialisation galopante de leurs écosystèmes, d'autant plus qu'elles se concentrent dans le Québec habité, où le déclin de la biodiversité est le plus avancé.

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Suggestion de lecture: Planète coeur, santé cardiaque et environnement, par le Dr François Reeves, éditions MultiMondes et du CHU Sainte-Justine, 200 pages. Le Dr Reeves jette ici un éclairage important sur les facteurs qui expliquent les taux si différents de maladies cardio-vasculaires entre les différents peuples de la Terre, entre citadins et les ruraux, plus proches des milieux naturels. Le facteur environnemental prend ici une dimension souvent insoupçonnée, malgré les constats de plus de 500 études sur la question.

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