Crise en Égypte - Les Frères musulmans sont-ils une menace ?

L'invitation faite aux Frères musulmans par Omar Souleiman, bras droit d'Hosni Moubarak et chef du renseignement militaire, de se joindre aux discussions sur l'avenir du pays aura alarmé toute une opinion, surtout en Israël et aux États-Unis, qui voyait déjà cette confrérie islamiste, née en Égypte en 1928, tenter d'y saisir le pouvoir à la faveur du «vide» laissé par la dictature.

Tolérés comme mouvement social en Égypte, mais traqués comme organisation politique, les Frères musulmans ont accepté de participer aux discussions sur la «transition» qui doit mener à un régime démocratique. Mais ils déclarent qu'ils ne brigueront pas l'élection qui devrait bientôt en sortir. Maints observateurs estiment, toutefois, qu'advenant un scrutin libre, un parti des Frères emporterait, s'il le voulait, la plupart des suffrages.

Pour leurs adversaires, en Égypte comme ailleurs, une telle approche «modérée» n'est qu'une tactique des Frères, qui laissent à d'autres la tâche de libérer la place, pour mieux l'occuper eux-mêmes l'occasion venue. Ne forment-ils pas déjà l'organisation civile la plus influente du pays, fort estimée pour les services qu'elle fournit à une population méprisée des profiteurs du régime?

En Égypte, depuis la fin du colonialisme britannique, un régime autoritaire aura sans cesse écrasé toute forme d'opposition: communiste, laïque ou autre. Il n'y reste plus aujourd'hui que deux pouvoirs dans le pays: l'un militaire, qui en a toujours été la force principale, et l'autre moral, les Frères musulmans, hostile à toute domination étrangère sur le monde arabe.

L'armée

Aimés ou craints, les présidents égyptiens sont tous venus de l'armée. Or, même respectée du peuple, l'armée, autrefois équipée par l'Union soviétique, dépend désormais de l'aide étrangère, venue des États-Unis. Les soldats sont avec le peuple, mais les généraux? Les Frères ne pourraient mettre fin à leurs énormes privilèges — quel que soit l'après-Moubarak — sans engager une épreuve de force avec l'armée. Un tel groupe islamiste, infiltré par les militaires, n'a aucune chance d'en sortir vainqueur.

Les Frères le savent. Ceux d'entre eux qui ne sont pas «modérés» par choix, le sont par nécessité. Les tentatives islamistes pour abattre dans le passé des pouvoirs arabes corrompus ou serviles ont toutes été brutalement réprimées. Aujourd'hui, la crédibilité de leur mouvement vient de la misère qu'ils soulagent dans la population et du spectacle qu'ils dénoncent de classes privilégiées converties aux moeurs occidentales.

Surpris eux aussi par les aspirations à la liberté en terre d'islam, les Frères musulmans n'ont plus, il est vrai, le monopole de l'opposition. Mais au milieu de la confusion, nulle personnalité politique ou militaire, laïque ou religieuse, ne semble capable d'assurer un cabinet de «transition» ni un gouvernement stable pour le pays qui émergera de la révolte. À cette nuance près, on peut faire le même constat que Jean-Noël Ferrié, un spécialiste basé au Maroc. «Pour l'instant, le régime n'est pas en train de se démocratiser, il est en train de revenir dans le giron de l'armée.»

Une voie étroite

À vrai dire, ni l'armée ni les Frères ne sauraient guère assurer la relève politique dans une Égypte en crise économique. Déjà, les touristes et les investisseurs fuient le pays, craignant une répression militaire ou une révolution islamiste. Reste alors à trouver la voie étroite qui mènera une nouvelle génération à plus de liberté, et les classes populaires, vouées à la misère, à des conditions de vie enfin décentes.

Les Frères sont-ils encore ces extrémistes qui n'ont pas craint de s'en prendre à plus d'une dictature arabe? Certains de leurs leaders disent qu'ils ont renoncé à imposer une théocratie. Un Parti de la justice et du développement, d'inspiration musulmane, ne gouverne-t-il pas une Turquie toujours laïque? Bref, ont-ils déclaré à Doug Saunders, chroniqueur au Globe and Mail, les Frères musulmans sont «islamiques tout comme le Parti démocrate-chrétien d'Angela Merkel est chrétien».

Par contre, en Égypte comme ailleurs, des dictateurs ne se sont pas fait scrupule d'agiter l'épouvantail des Frères musulmans, y trouvant à l'ère du terrorisme international un moyen commode d'extorquer des milliards aux États-Unis. Ils ne sont pas les seuls à exploiter la peur de l'islam. Même des gouvernements démocratiques, en Europe mais aussi au Canada, y trouvent un argument commode pour ramasser des votes et même pour rogner, au passage, les libertés de leurs propres citoyens.

Néanmoins, on comprendra l'inquiétude qui gagne en Israël citoyens et dirigeants. Ils avaient l'assurance que l'Égypte, en paix avec eux, était un voisin fiable et stable. Ce temps pourrait être révolu. Or, des historiens l'auront noté: «Très tôt, les Frères militent pour la cause palestinienne et s'en prennent à la communauté juive d'Égypte. Ils sont les premiers à développer une forme d'antisémitisme proche de l'antisémitisme européen.»

Les grandes crises sont propices aux grands règlements. Les États-Unis seront-ils à la hauteur? Barack Obama aura fort à faire pour y réussir, y compris chez lui. Tout un courant ultraconservateur voit dans l'Égypte le signe de la fin de l'Amérique. Fox News y démasque une conspiration des ennemis de la liberté. Sur Internet, des illuminés dénoncent des nominations «musulmane» de la Maison-Blanche. Et, «infiltration islamiste» oblige, Obama lui-même serait membre de la Fraternité musulmane!

L'Égypte n'aura pas trop de sa sagesse plusieurs fois millénaire pour ne pas sombrer dans cet abîme.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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