Surprenante et captivante Lise Dion

Lise Dion, l’humoriste devenue écrivaine.<br />
Photo: Source Historia Lise Dion, l’humoriste devenue écrivaine.

D'abord, la surprise. Un livre de Lise Dion? Lise Dion, l'humoriste?

On connaît sa fougue, sa drôlerie sur scène. D'accord. Enchaînement de gags, sarcasmes bien sentis, autodérision en rafale: elle excelle dans son domaine. Mais Lise Dion écrivaine?

La surprise va en s'accentuant quand on constate la tonalité grave de son récit. Récit tragique, oui. Qui tient en quelque deux cents pages. Qui captive, bouleverse.

C'est elle qui parle au début. L'impression qu'elle se confie à nous, simplement, sans artifice. Ça coule de source, on y croit, tout de suite, on est là, complètement.

On est là avec elle, tandis qu'elle débarque en catastrophe chez sa vieille mère dont elle est sans nouvelles. Elle craint le pire, et elle a bien raison. Le pire est arrivé: sa maman est morte. Depuis deux jours.

«J'ai été envahie par un immense sentiment de culpabilité. Et ce sentiment m'habite encore aujourd'hui.» On la comprend, on sympathise, on compatit.

Et puis, à moins d'avoir été privé toute sa vie de l'affection d'une mère, comment ne pas se reconnaître, se projeter dans ce qui suit: «Je me demandais comment je ferais pour vivre sans elle. Même si j'avais trente-sept ans, j'étais encore son enfant, une enfant qui venait soudainement de perdre la sécurité, le réconfort et l'écoute de sa mère adorée.»

Elle a beau être elle-même mère de deux enfants, c'est la complainte du plus jamais qui prend le relais. «Il n'y aurait plus jamais personne pour me regarder comme si j'étais encore une petite fille en me disant: "Enfant, tu étais comme ceci. Tu adorais faire cela, ton père et moi t'aimions tellement, etc." Je ne pourrais plus jamais me réfugier chez elle.»

Quelques précisions suivront, sur le fait que sa mère n'é-tait pas sa vraie mè-re, sur le contexte de son adoption, à sept mois. Sur le genre de mère qu'elle a eue, aussi: veuve trop tôt, faisant des ménages et de la couture pour joindre les deux bouts. Tigresse à ses heures, prête à tout pour le bien-être de sa fille.

Une clé

C'est toujours Lise Dion qui raconte, tandis qu'elle farfouille, dévastée, dans les affaires de la défunte: il faut «vider» l'appartement. Le lendemain des funérailles. Qui d'autre que sa fille unique pour faire le sale boulot?

Dans la chambre, un coffre. Un gros coffre bleu, auquel elle n'a jamais eu accès. «Le mystérieux, l'insondable coffre bleu qui m'a intriguée durant toute mon enfance, parce qu'il était toujours fermé à clé. Il était interdit de l'ouvrir, sous peine de punition grave.»

Et voilà, elle a la clé maintenant, elle n'a plus besoin de permission, elle ouvre le fameux coffre. C'est la consternation. Ce qu'elle découvre est au-delà de tout ce qu'elle aurait pu imaginer.

C'est le véritable point de départ du livre. Désormais, ce ne sera plus Lise Dion qu'on entendra. C'est sa mè-re. Par l'entremise de ses carnets intimes.

Le ton change complètement. Subterfuge littéraire? Ça fonctionne, en tout cas. On bascule soudain dans un autre monde. Dans la vie d'une femme qui a connu l'enfer. Le Secret du coffre bleu nous transporte en Allemagne, dans les camps nazis.

Mais d'abord, Armande — c'est son nom — raconte son enfance de misère au Saguenay. Sa mère morte trop tôt, l'orphelinat qui a suivi. La vie au quotidien auprès des religieuses, le manque d'affection, les petits lits en fer-blanc bien alignés dans le dortoir trop froid.

Puis, comme unique porte de sortie, le noviciat. Qu'elle fera dans une communauté de religieuses établie en Bretagne. Quand la guerre éclate, c'est là qu'elle se trouve.

Elle sera bientôt arrêtée, du simple fait qu'elle est un sujet britannique. Elle finira par aboutir dans un camp de travail allemand, où elle sera enfermée pendant quatre ans.

Dans le menu détail, Armande décrit ses conditions de détention. La faim, bien sûr, le manque d'hygiène. L'incertitude constante devant ce qui l'attend. Les humiliations, la déshumanisation.

La peur, aussi. Peur de ne pas sortir de là vivante. Surtout, ne pas tomber malade: celles qui partent pour l'infirmerie n'en reviennent pas, pour la plupart.

Et puis il y a ces jeux cruels inventés par les soldats. «Ils déposaient le nom des prisonnières dans le casque d'un soldat et celle dont le nom était tiré était fusillée sur-le-champ, devant toutes les autres. Nous avions baptisé ce jeu abominable la "Loterie de la mort". Elle avait lieu une fois par mois.»

On a beau avoir lu, entendu beaucoup de choses, déjà, sur les camps nazis, le fait de s'enfoncer jour après jour dans l'horreur avec Armande nous trouble au plus haut point. Ce qu'elle ressent, ce qu'elle voit, on le ressent aussi, on le vit.

On la suivra ensuite à sa sortie du camp, on la verra revenir au Canada, commencer une nouvelle vie. On gardera en mémoire l'image d'une femme à jamais meurtrie, secrète. Mais combative, assoiffée de vie, avide d'aimer et d'être aimée.

Saisissants, ces carnets supposément écrits par Armande. Il y a du souffle, de la profondeur. Il y a bien quel-ques longueurs, des répétitions. De la lourdeur, parfois, dans les dialogues. Mais ce n'est pas l'important, il faut vraiment chercher la bête noire à tout prix.

Et puis, si on prend au mot Le Secret du coffre bleu, cette survivante des camps n'aurait eu aucune ambition littéraire, elle voulait témoigner, c'est tout. C'est ce dont sa fille, derrière, parvient à nous convaincre.

Étonnante, Lise Dion. Astucieuse. Très forte dans sa façon de procéder pour rendre hommage à la mémoire de sa mère, pour faire en sorte que «jamais on n'oublie».


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4 commentaires
  • C. Boisvert - Abonnée 5 février 2011 15 h 25

    Dommage, j'aurais aimé lire ce livre...

    Bonjour madame Danielle Laurin.

    Ce fut une erreur, selon moi, de résumer à ce point le livre de Lise Dion. Votre plaisir lors de votre lecture, la découverte, la surprise, l'étonnement, le suspense... moi je ne l'aurai pas.
    Je ne vois plus vraiment l'intérêt de lire le livre.

    Et il en va sûrement d'un préjudice important, économiquement, pour madame Lise Dion.

    Cordialement
    C. B.

  • Ginette Bertrand - Inscrite 6 février 2011 01 h 56

    Qui trop embrasse mal étreint

    J'ai eu la même réaction que C. Boisvert ci-dessus. À mesure que j'avançais dans la lecture de votre billet, je me disais que c'était un bel hommage à Lise Dion, mais que vous étiez en train de tout gâcher en révélant la trame complète de son livre. Je n'étais déjà pas trop encline à l'acheter, maintenant j'en suis certaine. J'ai toutefois été heureuse d'apprendre qu'elle avait suscité un avis aussi favorable d'une critique chevronnée.

  • dense simard - Abonnée 6 février 2011 13 h 01

    Le secret du coffre bleu?

    Il n'y a plus de secret. Moi qui vient de commander ce livre. Je n'aurai plus autant d'intérêt à le lire... dommage!

  • Jeannine Saint-Germain - Inscrite 14 mars 2011 14 h 20

    J'ai vraiment aimé ce livre

    Contrairement aux personnes précédentes, je n'avais pas lu la critique de Mme Laurin qui certes résumait trop l'histoire. Aussi, j'ai dévoré ce livre avec passion.

    Toutefois, après coup et en relisant la 4e de couverture, je me demande jusqu'à quel point la fiction renforce ou atténue l'authenticité de ce récit. Sans vouloir chercher la petite bête à tout prix, je pense qu'il y a une erreur sur le nom du bateau qui aurait amené Armande en France, Il s'agirait à mon humble avis du paquebot Normandie plutôt que du France. Il y a bien sûr quelques redites ou des mots qui n'existaient pas à l'époque, comme « résilience ». Par ailleurs, si on est tenu en haleine, certainement que les qualités principales l'emportent de loin sur les pettis défauts de fabrication.

    Bien que l'histoire ait été un peu trop racontée dans la critique de Mme Laurin, je crois qu'il y a suffisamment de contenu dans ce récit pour intéresser les auteures des commentaires précédents.