La malbouffe aux trousses de la dépression

Selon les statistiques de Santé Canada, près de 25 % des aliments contenaient toujours des gras trans, et le prêt-à-manger dans les congélateurs, les pâtisseries industrielles et les biscuits sont à montrer du doigt. <br />
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Selon les statistiques de Santé Canada, près de 25 % des aliments contenaient toujours des gras trans, et le prêt-à-manger dans les congélateurs, les pâtisseries industrielles et les biscuits sont à montrer du doigt.

Les chiffres sont étourdissants. En 2008, 18 % des hommes québécois et 26 % des femmes ont déclaré un niveau élevé de détresse psychologique, si l'on se fie à l'enquête statistique sur la santé de la population.

Le Québec a la dépression à fleur de peau et il le confirme facilement par les ventes d'antidépresseurs en progression dans les pharmacies. On s'arrête et on se désole: l'an dernier, plus de 11 millions d'ordonnances ont été rédigées dans la province pour ces traitements chimiques de l'humeur. La croissance est d'un million d'ordonnances de plus par année depuis 2005. Le tout pour une facture totale qui s'est élevée à plus de 341 millions de dollars en 2009, selon IMS Health Canada.

C'est la faute au temps présent, dit-on, au manque de luminosité, à l'environnement, à la pauvreté, à l'individualisme ambiant ou, qui sait, à l'engouement démesuré pour la série télévisée Québec-Montréal sur les ondes de TVA. Mais ce serait aussi un peu la faute... de la malbouffe qui, avec ses calories vides et ses teneurs élevées en gras trans et saturés, enlèverait aussi la joie de vivre à ceux et celles qui s'y exposent un peu trop. Rien de moins.

Une équipe de chercheurs espagnols et néerlandais vient d'en faire une démonstration convaincante. Après avoir suivi plus de 12 059 personnes — exactement — pendant six ans, ces spécialistes, en médecine préventive pour les uns et en nutrition pour les autres, ont découvert en effet que les régimes alimentaires riches en gras trans et saturés augmentaient d'environ 50 % les risques de dépression chez les individus. Les résultats complets de l'enquête ont été publiés la semaine dernière dans les pages du PLoS One, la revue scientifique de la Public Library of Science aux États-Unis.

En substance, on y apprend donc que les acides gras d'origine animale, mais aussi les gras trans — amenés principalement par les huiles végétales partiellement hydrogénées —, sont finalement plus aptes à induire la dépression que les huiles provenant des poissons, les huiles d'olive et autres huiles végétales brutes, avec leurs fameux polyinsaturés, comme on dit dans les milieux diététiques.

Le constat confirme d'ailleurs au passage les résultats d'une autre enquête menée dans le nord de l'Europe il y a quelques années. Souvenir: 1046 femmes y ont été suivies pendant 10 ans. Celles ayant un régime alimentaire de type occidental, riche en pains blancs, en viandes rouges, en pizzas, croustilles, sucre et aliments transformés, couraient aussi 50 % plus de risques d'être dépressives que les autres. L'American Journal of Psychiatry faisait état de la chose dans ses pages il y a un an exactement.

Un lien qui n'étonne pas

Que la malbouffe soit un des facteurs de la dépression n'étonne pas vraiment, surtout quand on sait que 20 % de l'énergie absorbée par l'alimentation sert à faire fonctionner le cerveau, le seul organe humain qui cherche à se comprendre lui-même. La relation est complexe, mais la qualité des nutriments entrant dans un régime alimentaire a donc un impact significatif sur les neurotransmetteurs, la production de sérotonine, de dopamine et compagnie, comme sur le fonctionnement de l'ensemble de la bête. Et, bien sûr, lorsqu'on jette un oeil dans le panier d'épicerie du consommateur lambda, il n'y a pas de quoi faire sauter le bouchon d'un deux-litres de Coke pour célébrer.

C'est que la malbouffe y domine de manière croissante depuis quelques décennies. Oui, dans les 20 dernières années, la consommation de fruits et de légumes a augmenté de manière significative, indiquent les statistiques alimentaires. Mais les plats surgelés, les aliments transformés, les viennoiseries industrielles, les craquelins, croustilles et frites congelées ont aussi accentué leur suprématie sur les tables du Québec. Aujourd'hui, le Canadien consomme quand même 84 litres de boissons gazeuses en moyenne par année, ce qui, pour une boisson composée seulement d'eau, d'arômes et de beaucoup de sucre, est une performance exceptionnelle.

Pis, dans les épiceries du Québec, on a réduit la présence des gras trans sous l'effet des récentes campagnes menées par Santé Canada, mais au dernier comptage effectué par ce ministère, près de 25 % des aliments en contenaient encore aujourd'hui, à des teneurs trop élevées pour que le gardien de la santé publique s'en réjouisse. Le prêt-à-manger dans les congélateurs, les pâtisseries industrielles et les biscuits, pour ne citer que ceux-là, sont montrés du doigt.

Hasard ou coïncidence, la malbouffe qui nous est destinée autant par des entreprises locales qu'internationales continue donc de mettre ces courbes de croissance en harmonie avec celles de la dépression. Et ce, en faisant reposer ses campagnes de séduction sur un énorme leurre: cette nourriture industrielle se répand dans l'environnement en faisant croire qu'elle va permettre aux ménages de gagner du temps pour mieux profiter de la vie et sourire. À tort.

Une étude de l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA) publiée en 2009 a d'ailleurs mis en lumière la tromperie: pendant cinq ans, 32 familles de la classe moyenne dans la métropole américaine ont été scrutées à la loupe par des scientifiques lors de la préparation du repas du soir. Certaines mettaient sur la table des aliments transformés — plats à réchauffer, légumes déjà coupés, produits en conserve... —, d'autres concevaient leur repas à partir d'aliments bruts. Or, en moyenne 52 minutes étaient consacrées, dans ces familles, à la préparation des soupers, ont établi les chercheurs, et ce, peu importe la nature des aliments mis sur la table. Bien sûr, le constat a tout pour déprimer.

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5 commentaires
  • Sylvain Levesque2 - Abonné 5 février 2011 09 h 11

    de la digestibilité des contenus...

    Il y a assurément la faute des calories vides de notre alimentation. Mais il faut faire un parallèle avec la façon dont on nourrit notre esprit et notre coeur.
    C'est effarant la quantité de "calories vides" qui inonde les sources où s'abreuvent la majorité des esprits (votre blague à propos de la série Montréal-Québec n'en est qu'une illustration parmi des milliers d'autres).
    De la même façon, on laisse croire de plus en plus impunément qu'un ami virtuel, ça vaut bien un ami en chair et en os. Voici donc à terme la dimension sociale et affective de l'individu qui s'appauvrit, aux fins de la facilité, de la rapidité, et du caractère "économique" de ces nouvelles habitudes de vie. Les mêmes priorités qui régissent notre façon de nous remplir l'estomac.

  • Marie L101 - Inscrit 5 février 2011 12 h 27

    Attention avec les antidépresseurs!

    Je suis d'accord avec le fait que le nombre de prescriptions pour antidépresseurs a augmenté. Sauf qu'il faut savoir que les antidépresseurs ne sont pas seulement prescrits pour la dépression, mais également pour d'autres troubles mentaux (troubles anxieux, entre autre). Il ne faut donc pas se baser que sur ces données pour affirmer que le taux de gens souffrant de dépression a augmenté.

  • Jacques Morissette - Abonné 5 février 2011 16 h 42

    L'équilibre émotionnel.

    Vous dites quelque part que le cerveau cherche à se comprendre lui-même. Je dirais plutôt que ce sont les émotions qui font que le cerveau cherche à mettre un peu d'ordre, sans toutefois ne pas toujours y parvenir.

    Comme à tout le monde, ce sont des choses qui m'arrivent quelquefois. J'ai remarqué une chose. Il m'arrive dans ces moments-là de m'acheter un gros sac de croustille, comme si c'était un remède pour me soulager. Si je fais cela, bien que très rarement, des fois j,ai l'impression que c'est pour sortir de la cage de mes habitudes.

    Vous devez connaître l'entropie. L'entropie, c'est un mot que l'on retrouve en thermodynamique, c'est le désordre. Quand il y a de la vie, on tend naturellement à mettre de l'ordre que l'on appelle de la néguentropie. Le corps humain, en vieillissant, a normalement de plus en plus de difficulté à mettre de l'ordre pour se maintenir en santé.

  • Mikelle - Inscrit 11 février 2011 17 h 13

    La malbouffe, faute de la dépression?

    Dans tout ce qui arrive, il faut doser. Oui, il faut bien se nourrir; le corps, l'esprit, l'âme, socialement, sexuellement, au travail! Ce qu'on ingère n'est pas seulement une question de nourriture! Trop souvent, aujourd'hui, on cherche à mettre la faute du pourquoi...sur une facette seulement. Notre société analyse parfois trop...si on accueillait nos émotions, notre ressenti sans jugement et qu'on s'écoutait un peu plus lors des premiers signes...il y aurait moins de gens malade et ce à plusieurs niveaux, psychologiques, physiques.... L'idéal serait de rester à la maison lors d'un rhume ou d'une grande fatique mais non...il faut aller travailler...on a besoin d'$, le patron a besoin de nous.... Et on s'épuise...certaines personnes s'épuisent physiquement, d'autres psychologiquement. Il ne faut pas oublier les gènes, l'environnement, la famille... Bref, on ne peut blâmer que la nutrition! Mais il faut mieux se nourrir, ça c'est certain!

  • Alain Voizard - Abonné 18 février 2011 21 h 41

    Sources citées

    Bonjour,

    J'aimerais savoir quels sont les titres des études citées provenant du American journal of Psychiarty et du centre de rechercher de UCLA, ce sujet m'intéresse beaucoup.

    Merci