Pour une politique nationale de la biodiversité

Ci-dessus, un carcajou et, ci-dessous, un harfang des neiges.
Photo: SOURCE CENTRE DE CONSERVATION DE LA BIODIVERSITÉ BORÉALE DE SAINT-FÉLICIEN Ci-dessus, un carcajou et, ci-dessous, un harfang des neiges.

L'Année internationale de la biodiversité s'est terminée il y a quelques semaines sans avoir été marquée ici au Québec par la moindre percée majeure dans ce domaine. Et pourtant, on aurait été en droit de s'attendre à un tournant dans ce domaine, d'autant plus que c'est notre premier ministre, Jean Charest, qui a signé au nom du Canada en 1992 la Convention sur la diversité biologique.

Certes, Québec a fini par atteindre en 2010 l'objectif de protection de 8 % de sa surface, qu'il s'était engagé à atteindre il y a quatre ans... Et cela, alors que la moyenne planétaire est de 13 %, ce qui place le Québec nettement en bas de la moyenne. Gênant retard sur tout le monde, car le Québec vise maintenant à protéger de 12 % de son territoire au moment où la planète a convenu de cibler 17 %.

Mais l'indifférence et l'incohérence sont pires que les retards. Et exigent un examen global et attentif.

La conférence de Nagoya au Japon s'est donnée cet automne comme objectif de réaliser d'ici 2020 quelque 20 grands objectifs afin de ralentir la perte de productivité des grands écosystèmes en raison de la pollution, de la disparition des forêts et maintenant du réchauffement du climat. Comment le Québec va-t-il participer à cet effort mondial? Où est le «Plan biodiversité»? Personne ne semble en mesure de le dire.

D'autre part, c'est hier que s'ouvrait à New York le registre de signatures pour le «protocole de Nagoya régissant l'accès aux ressources génétiques et le partage juste et équitable des bénéfices résultant de leur utilisation». Il faudra réunir 50 signatures pour que ce protocole entre en vigueur. D'entrée de jeu, la Colombie, le Yémen, le Brésil et l'Algérie y ont apposé leur signature. Il faut maintenant savoir si le nouveau ministre fédéral de l'Environnement, Peter Kent, entend le signer, lui qui soulignait hier par une magnifique déclaration le 40e anniversaire de la convention de Ramsar sur la protection des milieux humides. Mais le ministre ne faisait pas la moindre allusion aux intentions du Canada quant à la signature du protocole de Nagoya et à son éventuelle ratification.

Pourtant, les deux questions sont intimement liées pour le Québec. Il faut en effet avoir un beau capital de ressources génétiques, ce qui suppose de les protéger, pour pouvoir en tirer une valeur financière et surtout en faire profiter les populations autochtones qui ont su en vivre sans le détruire, une recette qu'il faudrait bien leur emprunter...

Ce protocole prévoit aussi que les multinationales et les grandes institutions de savoir devront partager avec les autochtones les bénéfices financiers tirés de l'exploitation commerciale de leur capital biologique. Ce partage des bénéfices s'étend même aux savoirs traditionnels des autochtones, qui ont appris avec le temps à utiliser les ressources vivantes pour en faire des aliments et médicaments efficaces. Leur science a été jusqu'ici pillée sans vergogne par de grandes multinationales qui sont allées jusqu'à déposer des brevets sur des aliments et des médicaments utilisés par ces communautés depuis des millénaires. Et les serviles bureaux des brevets, à l'instigation de celui des États-Unis, ont avalisé ces fausses découvertes au mépris de toute rigueur scientifique et de toute rectitude morale.

On dit que le Canada aurait des réserves importantes envers le protocole de Nagoya, car il pourrait priver les multinationales d'ici à un accès illimité aux ressources vivantes des écosystèmes de plusieurs petits pays jusqu'ici faciles à piller. On imagine que Québec, qui protège aussi jalousement son industrie pharmaceutique, ne sera pas beaucoup plus chaud à l'idée de voir le Canada adhérer à ce protocole.

La protection des espèces vivantes et des écosystèmes dont ils dépendent est gérée en dents de scie au Québec, il faut bien l'admettre.

Les milieux humides du Québec font l'objet d'une politique qui autorise leur destruction s'ils sont trop petits et s'ils n'abritent pas d'espèces menacées, et cela, même dans des régions où il ne reste pas 10 ou 15 % des milieux d'origine. C'est facile pour Jean Charest de dire qu'on va protéger 50 % des territoires nordiques quand on n'a pas de projets pour en dévaster plus de 3 % dans la meilleure des hypothèses présentement. Mais une chose est certaine, la protection des écosystèmes de cette région démarre mal, car elle démarre dans un contexte de tiraillements entre des forces opposées, ce qui ne peut que conduire à des arbitrages aux dépens des écosystèmes.

Mais pas question, par contre, que Québec mette au pas tous ces petits entrepreneurs de l'industrie de la construction et les riches promoteurs immobiliers, sans doute de gros contributeurs à la caisse électorale, qui ciblent en territoire urbain les milieux humides, les plaines inondables et les dernières îles vierges de nos cours d'eau.

Par contre, Québec a amorcé une réforme forestière placée sous le signe de la gestion écosystémique. Cela devrait signifier que la forêt québécoise n'est plus seulement un parterre de coupes forestières, mais un milieu vivant dont on doit préserver les équilibres et pas seulement la grande faune chassée. Le défi est de taille, véritablement ambitieux. Reste à savoir si les moyens et les règles retenues iront en ce sens.

Mais en même temps, Québec va bétonner une rivière majestueuse comme la Romaine alors qu'il possède probablement le plus important capital éolien d'Amérique du Nord. Combien reste-t-il de véritables fleuves ou rivières vierges, comme la Romaine, sur la planète? Et quelle est notre responsabilité à cet égard? J'imagine que Jean Charest a présenté le Québec à Davos comme le fiduciaire de ce patrimoine biologique unique!

Il serait temps, en réalité, que le Québec mette de l'ordre et de la cohérence dans la gestion de son capital biologique. En conformité avec les principes du développement viable, il serait temps qu'il se dote d'une politique de protection de sa biodiversité.

Le premier pas dans cette direction devrait consister à lancer une grande audience générique sous l'autorité du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) pour remettre ce débat, dans un premier temps, entre les mains du public. Dans 20 ans, ce pourrait bien être un des héritages les plus durables du gouvernement Charest.

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Suggestion de lecture: Biodiversités, nouveaux regards sur le vivant, collectif d'une dizaine d'auteurs, avec préface d'Yves Coppens, éditions Le cherche midi, 175 pages. De courts textes, efficaces, mais qui font bien saisir à la fois les relations complexes entre les êtres vivants, du plus petit aux plus grands, y compris avec nous, qui pouvons devenir des gardiens, voire des multiplicateurs de biodiversité à travers la complexité des disciplines scientifiques et malgré la difficulté des enjeux environnementaux.

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