Ça sent le neuf

New Delhi — Du Penjab au Tamil Nadu, en passant par le pauvre Bihar, l'Inde est un immense chantier de construction. Évidemment, ce déferlement d'activité économique, qui consiste pour beaucoup en de grands travaux de mise à niveau des infrastructures, se produit dans un climat de voracité qui marche sur les pieds de pans importants de la société indienne. Mais qui fréquente l'Inde depuis dix ou quinze ans ne peut pas ne pas être stupéfait par l'ampleur des changements. Hier encore, le trajet Chennai-Madurai était un lacis de routes de campagne qui allaient, poussivement, de village en village. J'exagère à peine. Il y a maintenant une autoroute — dépoétisée — à quatre voies. Même chose au Rajasthan, au Gujarat, au Maharashtra.

L'autre secteur subissant à l'oeil nu les bouleversements les plus radicaux est celui de l'immobilier. Objet de tous les désirs d'enrichissement rapide. Là où se trouve Gurgaon, en banlieue de la capitale, s'étendait, il n'y a pas si longtemps, une verte campagne. C'est aujourd'hui une ville-satellite abritant des dizaines de sièges sociaux, aux immeubles à l'architecture stupéfiante — correspondant, j'imagine, à l'idée que se fait de la modernité idéale cette partie nantie de l'élite indienne qui ne jure que par Dubaï. Cela fourmille de travaux de construction dans mon quartier résidentiel de South Delhi. On démolit pour reconstruire en neuf, sur plusieurs étages. Le propriétaire du triplex où j'habite lorgne la grosse Audi A4 Quattro noire du voisin. «Il a fait fortune dans l'immobilier.» Un monsieur sikh d'un certain âge qui gagne sa vie comme chauffeur de rickshaw se lamente de ne pas avoir investi là-dedans ses petites économies dans les années 1990. «Les terrains coûtaient une bouchée de pain. Je serais riche maintenant.» Il n'a pas l'air pour autant de s'en porter plus mal. La spéculation joue au demeurant un rôle important dans ce boom immobilier. L'urbanisation indienne est un phénomène aussi sauvage que planifié. Ce que deviennent les villes dépend beaucoup des promoteurs.

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Aussi ce secteur immobilier en poussée de croissance est-il le terrain d'une proportion notable des magouilles qui épicent les unes des journaux et les bulletins de nouvelles, impliquant fonctionnaires, politiciens, juges, militaires...

Parmi les pièces à conviction, il y a celle-ci: l'existence d'un système de quotas en vertu duquel les ministres du gouvernement indien et les premiers ministres des États de l'Union (les Chief Ministers) sont autorisés à octroyer, à leur discrétion, un certain nombre de terrains et d'appartements à des citoyens méritants, moyennant le respect de quelques directives qui ne demandent apparemment qu'à être contournées. Pour ne donner qu'un exemple: au Karnataka, le Chief Minister, B. S. Yeddyurappa, a commencé par déclarer: «Je n'ai fait que ce qu'ont fait mes prédécesseurs.» En effet. Une enquête de la revue Tehelka, dont le fondateur est le journaliste et écrivain Tarun J. Tejpal, a démontré que la manipulation de ces quotas discrétionnaires à des fins clientélistes était répandue depuis la fin des années 1980, toutes tendances partisanes confondues. Sentant la soupe chaude, «Yeddy» a demandé à ses fils, à sa fille, à sa belle-fille et à son beau-fils de rendre six terrains qui leur avaient été donnés, notamment à Bangalore. Une quinzaine d'accusations de corruption viennent d'être portées contre lui.

Se rendant compte tout à coup que ce vieux système ouvrait toute grande la porte au népotisme, Sonia Gandhi, présidente du Parti du Congrès, a récemment invité les ministres et les Chief Ministers à renoncer à leurs «pouvoirs discrétionnaires», en particulier dans le domaine immobilier, parce que cela «engendre la corruption». Ah bon?

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Il y a six mois survenaient les pires inondations que le Pakistan ait connues en 80 ans. Oxfam et l'UNICEF viennent de le relever dans des rapports qui sont passés à peu près inaperçus, d'autant que se produisent en Égypte des événements extraordinaires. Rien, de toute façon, ne retient jamais l'attention très longtemps. Entre 14 et 20 millions de Pakistanais ont été affectés par cette catastrophe qui a détruit 1,2 million de maisons et coûté la vie à 1750 personnes. La crise est loin d'être terminée, dit Oxfam, alors que c'est l'hiver au Pakistan et que des centaines de milliers de personnes sont toujours sans toit. Beaucoup de terres sont encore inondées. L'ONU avait lancé un appel de fonds au montant de 2 milliards. À peine plus de la moitié de cette somme a été reçue, alors que le gouvernement pakistanais s'apprête à mettre fin à la plupart de ses opérations d'urgence. Il y a risque de crise alimentaire, prévient Oxfam.

On a plaidé chez nous la proximité haïtienne, et donc l'éloignement géographique, pour expliquer le fait que les appels de dons pour les victimes des inondations avaient été peu entendus. Voici pourtant ce qu'écrivait hier le Daily Times, un journal de Lahore, dans son éditorial secondaire (le principal était consacré à l'Égypte): «Les Pakistanais semblent avoir oublié... De temps à autre, la catastrophe et son impact sur notre économie font l'objet d'une référence oblique, mais on en sait bien peu sur ce qui arrive aux survivants et sur la façon dont ils s'en sortent cet hiver. La sympathie du public et même l'attention du gouvernement ont décliné. Les médias sont retournés à leur couverture du vacarme de la politique.»

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