En aparté - L'art du pamphlet

Dans L'honneur manque de bras, Marc Vaillancourt pratique l'art du pamphlet dans une collection d'aphorismes auxquels il ajoute sa touche personnelle. Tout cela, bien entendu, avec les excès que le genre suppose, en prenant d'abord appui sur un sens aigu de l'observation du présent pour décocher chacun de ses traits assassins.

L'avant-propos, signé par l'écrivain François Tétreau, précise que Vaillancourt nous vient de loin, de plus loin encore que de son pays natal, Chicoutimi. Personne ne s'y trompe: Vaillancourt vient tout droit de la littérature, de divers phares lointains dont la lumière demeure présente, comme celui d'Henri Poincaré, explique à juste titre Tétreau.

La plupart des livres de Vaillancourt, astrophysicien, poète et essayiste, sont publiés à Montréal à l'enseigne de Triptyque. Son plus récent, édité d'une jolie façon artisanale, est publié pour sa part chez l'Obsidiane, un tout petit éditeur de l'Hexagone.

Vaillancourt a beaucoup fréquenté le grec, le latin, les mathématiques et les femmes. Et il a depuis longtemps renoncé à tout, sauf aux lettres, nous dit François Tétreau. En vérité, il n'existe plus rien d'autre que cela pour lui. Il n'écrit en conséquence rien de gratuit. Et on le croit sur parole lorsqu'il ajoute n'écrire rien de payant non plus.

Marc Vaillancourt attaque beaucoup avec les mots des autres, ce qui ne le dispense pas d'utiliser les siens en complément. Il se promène dans les oeuvres de tous ceux qu'il a lus. Et ils sont nombreux: Virgile, Bloy, Fénelon, Érasme, Cioran, Ferron, Voltaire et bien d'autres. De tout cela, il fait son miel, son livre à lui, l'expression d'une pensée qui tente avec plus ou moins de succès d'échapper au poids de son temps.

Il oscille entre calembours et traits, tout en se laissant aller librement, à l'occasion, à un éloge délicieux de la langue française. Il tire le plus souvent sur tout, de diverses façons. Tirs de proximité. Tirs de loin aussi. Parfois, il fait mouche avec un canon. Mais de l'esprit, il y en a toujours.

«Tous les jeunes gens, écrit-il, peu ou prou intoxiqués par la propagande rimbaldienne, veulent "changer" la vie. Vingt ans après (ô Alexandre Dumas!), se réglant toujours sur leurs maîtres à penser, on se rend compte qu'ils se sont contentés de changer d'avis.»

Vaillancourt se moque de cette mode qui, pour mieux faire avaler des couleuvres du conformisme, prétend soudain que tout est «révolutionnaire» ou «subversif». «Les grands primés se disent opprimés, et il est du meilleur ton de confondre, dans les beaux quartiers, cocktails mondains et cocktails Molotov, subvention et subversion.»

«La vérité est verte, écrit Vaillancourt. Disons-la vertement.» Des volées de bois vert, il y en a donc pour plusieurs, y compris pour Le Devoir.

L'homme est enragé d'avoir raison «contre l'ensemble de ses contemporains», affirme François Tétreau. Tant mieux. Un pamphlétaire doit au moins avoir la rage.

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On ne trouve pas Marc Vaillancourt dans le gros Dictionnaire des injures littéraires que vient de faire paraître Pierre Chalmin en France. Mais deux autres Québécois s'y trouvent.

Pierre Falardeau, pour sa sortie virulente en 2004 à la mort de Claude Ryan. Son «salut pourriture» avait alors beaucoup fait jaser, au point même de faire oublier, derrière la houle de l'injure, la critique du système dont Ryan était un des thuriféraires en chef. «Avec sa belle tête de sous-diacre empaillée et mangée par les mites, il n'aura fait, en mourant, qu'officialiser une situation de fait qui perdurait depuis longtemps.» Pour le meilleur et pour le pire, Falardeau appartient sans conteste à la grande lignée des pamphlétaires.

Dans ce recueil des citations assassines, on en trouve aussi une signée par Jacques Ferron. Le docteur y parle d'un confrère, le docteur Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline: «Menteur, mythomane, peut-être fou, cela le disposait à la littérature», écrit-il.

On parle beaucoup de Céline ces jours-ci. En France, on vient de faire marche arrière à son sujet. On s'apprêtait en effet à le célébrer, au nom de la République, comme s'il s'agissait d'un monument d'État plutôt que d'un monument littéraire. On avait juste un peu oublié, semble-t-il, que cet homme-là s'était battu en vrai paranoïaque contre l'esprit républicain.

L'égalité et la fraternité ne l'intéressaient que pour ses bêtes adorées, son gros chat Bébert et sa meute de vieux cabots. Pour les hommes, il trempait plutôt sa plume dans l'encre comme d'autres enfoncent leurs baïonnettes dans des corps convulsés.

Un grand écrivain, Céline? Oui, très grand. Il faut lire Voyage au bout de la nuit. Au moins ce livre-là. Ne vous l'a-t-on jamais dit? En même temps, un vrai salaud, le Dr Destouches, un salaud de très grande taille. Ce qui n'empêche d'aucune façon de le célébrer au pays des lettres. Mais pas au point d'oublier de qui il s'agit exactement.

Quelle confusion règne dans la République sarkoziste! Vous imaginez un instant le gouvernement d'Ottawa vouloir élever un monument à la gloire de Pierre Falardeau? À l'ère de la récupération de tout, peut-être que cela se fera un jour. Falardeau n'en détestera pas moins alors tous les «fédérastes», ces abonnés du pouvoir de l'argent, ce «beau ramassis d'insignifiants chromés, médaillés, cravatés, vulgaires et grossiers avec leurs costumes chics et leurs bijoux de luxe».

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En si bon chemin, il faut aussi s'attarder un peu au Dictionnaire du pamphlet préparé par Frédéric Saenen et publié chez l'éditeur suisse Infolio. On y trouve, dans la foulée de ce que Marc Angenot nomme la «parole pamphlétaire», l'évocation de grands noms de l'outrance verbale et de leurs principaux thèmes de prédilection. Certains auteurs ont ici été écartés, sous prétexte qu'ils n'avaient pas rédigé «de texte polémique [...] sous forme de brochure ou de livre». Rien à lire là-dedans, en conséquence, qui provienne de la plume de Jules Vallès ou d'Octave Mirbeau, ce qui est tout de même plus que dommage. Mais il y a là une bonne centaine d'entrées — des hommes, des événements, des oeuvres —, en plus d'extraits pleins de feu et de méchancetés grinçantes, comme il se doit.

Dans un monde bercé jusqu'à s'endormir par le confort d'une douceur morale factice, lire des pamphlétaires nous rappelle que la liberté ne s'use que lorsqu'on ne s'en sert pas.
1 commentaire
  • Geoffroi - Inscrit 29 janvier 2011 13 h 06

    Liberté et réalité

    « C'est par la grâce de Dieu que nous avons ces trois précieuse choses : la liberté de parole, la liberté de penser et la prudence de n'exercer ni l'une ni l'autre. »

    Mark Twain