Question d'étiquette

Photo: Jean Aubry

Il y a longtemps, bien avant l'avènement des codes-barres, des codes CUP, des codes 2D, des codes SAQ et même du Da Vinci Code, rien ne permettait d'identifier avec la précision inhérente à l'analyse radio-carbone ou à la chromatographie en phase gazeuse ou en couche mince, le contenu d'une outre ou d'une amphore.

La raison? Elles ne portaient tout simplement pas d'étiquette! Tout au plus pouvait-on savoir que le vin était blanc, rouge, trouble ou ouache (!) après s'en être versé une rasade. La dégustation à l'aveugle était alors aussi périlleuse que les lendemains de veille vous vissaient la casquette de plombs sur ce qu'il vous restait de cerveau.

J'exagère à peine. Il y avait bien ces fines bouches habituées aux soirées bunga bunga des «arrière-ancêtres» de Berlusconi dont les sens aiguisés leur faisaient sans peine reconnaître ces Cecube, Chios et autres Falerne servis jusqu'à plus soif, mais en général, rien pour rassurer le fesse-pinte abonné aux libations païennes. Et puis apparaît un jour, sous l'année consulaire de Lucius Opimius, soit en 121 avant J.-C., une timide indication relative à l'année de la récolte. Il faudra attendre les premières mises en bouteille, vers la fin du XVIIe siècle, pour que l'année de la vendange s'inscrive dans le temps. Plus précisément sur le bouchon. La notion de millésime était née. Mais pas l'étiquette pour le revendiquer au grand jour.

Vous conviendrez avec moi que l'ombre, même furtive, du début de notion de traçabilité du produit plongeait encore, alors, le buveur dans le flou total. Un siècle et demi s'écoulera pour que dame bouteille s'affuble enfin du tablier propret de son étiquette pour renseigner sur ses véritables intentions. Nom du domaine, millésime, région de production, contenance: la dame se dotait là d'un véritable passeport qui la fera dorénavant voyager partout, créant parfois, chez ses amants de passage, d'étranges lubies compulsives aujourd'hui réunies sous le vocable de collectionneurs d'étiquettes. Ainsi naîtront les oenographiles français, les oenosémiophiles suisses, les éthylabélophiles belges ou encore, pour les plus libidineux (ou lubidineux), les buveurs d'étiquettes états-uniens.

Aujourd'hui, l'étiquette ne décline plus seulement la nomenclature légale du vin mais elle est devenue une véritable prise de position artistique suggérant un climat, une ambiance, voire un imaginaire susceptible de transcender littéralement le contenu de la bouteille. Pensons à l'éclectique philosophe et vigneron Randall Grahm qui, dès 1983, sollicitait la collaboration du grinçant mais génial illustrateur Ralph Steadman pour signer ses flacons. Ou encore ce Saumur 2009 du Château Yvonne (24,15 $ - 10689665), qui permet actuellement à l'agence promotionnelle Rézin de s'afficher au coeur même de l'étiquette, comme si elle voulait en récolter tous les honneurs.

Heureusement, l'agence, tout comme le vin, d'ailleurs, sont d'une fiabilité exemplaire. Bien sec, captivant, intense, d'un fruité très crédible, de belle densité, voilà un bio bien dans sa peau à servir par exemple sur des ris de veau à la crème et aux champignons. Top! ***1/2, 2. ©

Bien sûr, tout n'est pas qu'affaire d'étiquette, même si plusieurs d'entre vous ont appris à rechercher à même le flacon le nom de ces agences dont vous reconnaissez le professionnalisme, tant au niveau de la qualité d'ensemble que des styles proposés. Qu'il s'agisse des Rézin comme des Bergerons-les-Vins, des Batlhazard, des Oenopole, des Réserve et Sélection, des Vinipassion, des Valmonti, des Montalvin, des Céleste Levure ou autres. Quoi qu'il en soit, reluquez ce Benefizium Porer 2008, Pinot Grigio, Alto Adige d'Alois Lageder (24,30 $ - 10248712); un nom, Lageder, garant d'une qualité toujours irréprochable. Mieux, une personnalité consciencieuse, fidèle à exprimer la réalité du cépage comme du terroir, toujours sans fards, privilégiant l'équilibre et l'élégance même si parfois ces mots peuvent paraître désuets dans un contexte où la mode est aux grosses pointures. Dommage que les quantités commandées répondent tout juste à la demande. Faites vite! ***1/2, 1.

Toujours en blanc, ce Gewurztraminer 2008 Pacific Rim de Mister Grahm (17,90 $ - 11334911), un blanc original, aromatique et transparent avec sa touche florale et citronnée, sa pointe de douceur fine équilibrant la verve naturelle de ce cépage franc de pied en provenance de la Yakima Valley, dans l'Etat de Washington. Pur vin de plaisir, de nem comme de sushis, de crevettes épicées comme d'endives au jambon. À signaler: l'arrivée prochaine du riesling et du chenin blanc de la même maison. ***, 1.

Je termine sur un grand vin rouge de Bordeaux, d'appellation Saint-Émilion Grand Cru, un rouge si singulier qu'il dissipe les repères et plonge dans une espèce d'euphorie dont on ne tient absolument pas à s'extirper. C'est que le Château Le Tertre Roteboeuf 2006 (181,75 $ - 10865500), tout comme François Mitjaville, l'artisan qui l'affine chaque année depuis les années 1970, sont uniques dans le paysage bordelais. Pour y parvenir, Mitjaville dispose d'un sens de l'observation doublé d'une sensibilité de terrain qui maximisent au plus haut point à la fois le lieu comme la matière première.

Tout cela a un prix, oui, mais l'expérience en vaut le déplacement. Ce 2006 possède la robe et les parfums d'un grand bourgogne giboyeux et mystérieusement torréfié, profond et multidimensionnel, aux tanins mûrs liés comme des petits paquets qu'une trame grasse et fraîche emporte dans sa suite. L'impression d'un chant grégorien qui monte des abîmes au crépuscule pour toucher la grâce de l'autre côté de l'aube. Somptueux! ****1/2, 3. ©

La semaine prochaine: des bourgognes de chez Mortet et des rieslings signés Beyer.

Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

www.vintempo.com

***

Les vins de la semaine

La belle affaire
L'Orangerie de Pennautier 2009, Vin de Pays de Cité de Carcassonne (12,55 $ - 605261)

Profil impeccable de tanins qui font tout de même le poids sur une base fruitée où la maturité est au rendez-vous: ce Pennautier est extra dans ce millésime! Comme à son habitude, il y a la couleur, la fraîcheur et ce corps distinctif, plein mais sans rudesse. 1.

L'américain
L'Aventure 2007, Paso Robles, Stephen Vineyards (90,75 $ - 10773357)

S'il me touche moins que Le Tertre Roteboeuf, ce rouge policé et très bien astiqué fera tourner les têtes et chavirer les palais d'amateurs de vin lisse, linéaire et sans aspérité, démesurément fruité mais aussi très stylé, frais et élégant. Impressionnant. 2.

La primeur en blanc
Domaine Lafage 2009, Cuvée Centenaire, Côtes du Roussillon (18,60 $ - 11367490)

L'occasion est belle de se frotter à une cuvée authentique qui se fait l'écho d'un véritable terroir. Franchise et netteté au fruité, jolie amplitude personnalisée par des nuances grillées, presque beurrée, fraîcheur en milieu de bouche, finale soutenue. 1.

La primeur en rouge
Clos La Coutale 2009, Cahors (14,45 $ - 857177)

Cette maison demeure au fil des ans une valeur sûre pour un cahors moderne mais tout de même typé de son appellation. Le fruit a gagné en lisibilité dans ce millésime qui semble désormais taillé à la fois pour satisfaire l'équilibre d'ensemble et le plaisir véritable de boire du vin. 1.

L'émotion
Cabernet Riserva 2006, Lageder, Alto Adige (22,85 $ - 744011)

Le Maestro du Südtirol italien inscrit encore une fois ses deux cabernets sur la portée de l'élégance, de l'harmonie et du raffinement. Le registre aromatique ne force pas la note, affichant la maturité mais sans plus, alors que la bouche, fluide mais aussi consistante, étonne par sa fraîcheur. 1.
1 commentaire
  • Dane Kennedy-Tremblay - Inscrit 28 janvier 2011 17 h 28

    Précision historique

    Le vin était déjà étiqueté selon l'origine, le millésime et le viticulteur en Égypte pharaonique. Ont été découvertes des amphores dans la tombe de Toutânkhamon portant les mentions suivantes:

    « Quatrième année. Vin de très bonne qualité du Domaine d’Aton sur les bords de la Rivière occidentale. Maître de chai : Khay ». (Jarre 394).

    « Cinquième année. Vin moelleux du Domaine d’Aton à Karet. Maître de chai : Ramose ». (Jarre 571).