Médias - 730 jours...

Cela fait très exactement deux ans que Le Journal de Montréal (JdeM) est en lock-out. Deux fois 365 jours. Cet interminable conflit de travail a établi depuis longtemps le record canadien pour une salle de rédaction.

Cette histoire fait donc l'histoire. La longévité de la guerre de tranchées comme la détermination d'airain des deux clans doivent évidemment être liées aux enjeux fondamentaux présents au coeur du litige. Ces graves effets ont de lourdes causes.

En gros, en long et en large, il s'agit du premier grand conflit de travail de l'industrie des communications lié à la dématérialisation. Une crise du capitalisme numérique quoi.

Pour le propriétaire Quebecor, nécessité industrielle fait loi. Le patron prend acte de la révolution technique comme des mutations sectorielles en cours et il demande à ses employés de s'y adapter radicalement.

Les journaux vont mal, très mal, répète la direction, parce que la publicité s'effrite et migre vers le Net. Par ailleurs, les nouvelles technologies permettent d'avoir accès gratuitement à une infinité de médias, mais aussi d'échanger des informations entre les différentes plates-formes d'un consortium lui-même mis en place pour rapprocher le contenant (Vidéotron) des contenus (TVA, Canoë, QMI, et le reste).

Le syndicat n'est pas contre, tout en souhaitant baliser la pratique et minimiser ses conséquences surtout sur la quantité et la qualité du travail. Les syndiqués rappellent aussi que Quebecor comme le JdeM engrangent toujours d'excellents profits.

Le noyau dur de la proposition patronale de règlement déposée l'automne dernier cherche à ne conserver que 17 reporters sur les quelque 65 à l'oeuvre en janvier 2009. Au total, la direction ne veut plus qu'une cinquantaine d'employés alors qu'ils étaient 253 à la fermeture du cadenas.

La dématérialisation a déjà amplifié le conflit en facilitant l'échange de textes et de photos, mais aussi leur montage. Des tribunaux ont jugé que le télétravail ne pouvait être assimilé à du boulot jaune. Légalement, il n'y a donc pas de scabs numériques autour du Journal de Montréal qui continue de paraître grâce à ses cadres.

Le monde mondial dématérialisé a aussi permis aux lock-outés de lancer leur propre média concurrent, le site syndical Rue Frontenac. Les reporters y exercent très bien leur métier, souvent mieux qu'au Journal de Montréal d'ailleurs, leurs productions étant souvent plus longues, mieux fignolées et bien sûr sans contraintes idéologiques liées aux intérêts de l'empire. Une version hebdomadaire de Rue Frontenac, sur du bon vieux support papier, existe depuis quelques semaines.

La planche de salut des syndiqués semble là. Tous le savent: en gros, le patron ne veut et (à moins d'un miracle) ne va conserver qu'un employé sur cinq. Les autres s'accrocheront au média syndical comme à une bouée après un naufrage. D'ailleurs, si la direction n'avait pas poussé l'outrecuidance jusqu'à exiger la fermeture du site et l'incapacité d'offrir les services de reporters au concurrent du Groupe Gesca, l'offre pourtant très peu alléchante de saborder quatre emplois sur cinq, déposée devant le médiateur en octobre, aurait probablement été acceptée par les lock-outés.

Précarisation

D'autres syndiqués pourront toujours rêver de se replacer ailleurs. Chose certaine, ils ne retrouveront jamais les conditions de travail de leur ancienne alma mater. Ces avantages consentis par le bon vieux capitalisme à papa, au temps de la «big corporation» et de la «big union», choyaient les employés pour que tout le monde profite des profits. La crise sectorielle des médias en particulier et les grandes mutations du système économique en général favorisent maintenant l'externalisation des tâches et la précarisation des tâcherons.

La dématérialisation a donc ses effets jusque-là: le rapport salarial collectif recule au fur et à mesure des avancées de contrats générés par les réseaux de toute sorte.

À l'ère du numérique, la bonne vieille armée de réserve du capital (selon l'éclairante formule de Marx) gonfle ad nauseam. Pire (ou mieux, selon le point de vue...): ces travailleurs précaires et surqualifiés entrent en guerre contre eux-mêmes. Chacun des bons petits soldats de l'information devient ainsi le concurrent direct de son voisin de pige, lui aussi précarisé à outrance par l'ère de l'hyperconcurrence dématérialisée...

Triste anniversaire en vérité. Et bienvenue dans le XXIe siècle...

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.