Un autre Canada

À l'automne 2007, le ministre des Finances, Jim Flaherty, n'était pas peu fier. Fervent partisan de la réduction des impôts, il pouvait enfin passer à l'action. Ce qui était censé être une simple mise à jour économique s'est transformé en un minibudget avec des réductions d'impôt d'une ampleur inattendue.

Le budget qui a suivi, le vrai, celui de 2008, n'était pas à la hauteur des changements annoncés quelques mois plus tôt. Le vrai virage avait déjà été pris. De toutes les politiques adoptées par Stephen Harper depuis 2006, sa politique fiscale est celle qui pourrait avoir les effets les plus durables et les plus profonds sur la gouverne du Canada.

Partisan d'un État de taille réduite et peu interventionniste, Stephen Harper a rapidement pris les moyens nécessaires pour lier les mains d'Ottawa en renonçant à d'énormes revenus. Si on prend en compte toutes les mesures fiscales et réductions de taxe et d'impôt annoncées entre l'arrivée des conservateurs au pouvoir et le budget 2008, on parle de revenus de près de 80 milliards auxquels Ottawa a renoncé entre 2008 et 2011, dont plus de 30 milliards en TPS. Depuis, d'autres mesures se sont ajoutées. Pour les particuliers et les entreprises.

À elles seules, les baisses d'impôt accordées aux sociétés en 2011 et 2012 coûteront plus de 10 milliards sur trois ans et de 4,5 à 6 milliards par année par la suite. Et ce, alors que le pays est toujours en déficit, ce qui signifie que le gouvernement va emprunter pour donner un congé fiscal aux entreprises, qui bénéficient déjà du taux d'imposition le plus compétitif des pays du G7.

On pourrait penser qu'en contrepartie les conservateurs auraient gardé l'oeil sur les dépenses, mais non. La bonne santé financière du pays, héritée du gouvernement précédent, leur a évité de faire des choix difficiles, mais leur inaction sur ce front a fait en sorte qu'ils ont dû faire face à la récession en étant privés de toute marge de manoeuvre, d'où l'importance du déficit accusé.

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Les choix du gouvernement en matière de dépenses sont aussi révélateurs du genre d'État que les conservateurs espèrent construire. Dès leur arrivée au pouvoir, ils ont mis un terme au programme pour garde d'enfants des libéraux, préférant verser aux parents d'enfants de moins de six ans une prestation de 100 $ par mois, prestation imposable, soit dit en passant.

C'est le genre de dépenses qu'on ne peut éliminer sans soulever un tollé, mais qui a le défaut de n'avoir aucun effet de levier autre qu'électoral. Cette mesure coûte pourtant 2,5 milliards de dollars par année. Elle est toutefois fidèle à la philosophie conservatrice qui maintenant imprègne de grands pans de la fiscalité fédérale. On ne crée pas de programmes, on finance les individus, qui n'ont plus qu'à se débrouiller pour pouvoir en profiter.

Le crédit d'impôt pour la condition physique des enfants en offre un bel exemple. Pour avoir droit au crédit maximal de 75 $, il faut avoir dépensé jusqu'à 500 $ pour lesdites activités. Des chercheurs de l'Université de Calgary ont cherché à savoir qui en bénéficiait. Leur sondage effectué en 2009 a révélé que plus de la moitié des parents dans le plus haut quartile des revenus l'avaient demandé, alors que seulement 28 % de ceux du plus bas quartile avaient pu le faire. La raison était simple: les familles plus pauvres n'avaient souvent pas les moyens d'inscrire leurs enfants à des programmes d'activités.

Au cours des 50 dernières années, les Canadiens ont choisi d'exprimer leur solidarité collective à travers des programmes publics et universels. Pour conserver ceux auxquels nous tenons, il faut avoir les moyens de les financer. Si la marge de manoeuvre du gouvernement est sans cesse rognée, c'est cette capacité qui est mise en péril.

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La prudence aurait peut-être exigé de se prémunir contre les effets du ralentissement qui pointait déjà à l'horizon au début de 2008, quand le gouvernement a renoncé aux milliards de la TPS. La même prudence aurait aussi pu l'inciter à attendre le retour des surplus avant de procéder aux dernières baisses d'impôt des entreprises.

En s'y refusant tout en parlant de régime minceur pour le gouvernement, l'équipe Harper se donne une raison pour ne pas tenir compte de certains besoins à court terme — économiques, sociaux, humains — auxquels aucune mesure fiscale ne peut répondre. Ou encore des défis — comme la lutte contre les changements climatiques — qui exigent des investissements importants.

Les conservateurs croient fermement que l'État doit en faire le moins possible. Stephen Harper rêve depuis longtemps de voir un Canada gouverné en accord avec ses convictions. Peu porté sur les grands énoncés politiques, il a décidé de parler avec le vocabulaire que son équipe maîtrise le mieux, celui des chiffres. En réduisant taxes et impôts, le gouvernement Harper diminue la capacité du gouvernement fédéral — le sien et ceux qui suivront — d'intervenir à nouveau.

Cela change évidemment la donne pour les partis d'opposition. Avec moins de revenus et une opinion publique qui ne veut pas entendre parler de nouvelles taxes, il sera maintenant difficile de promettre un programme activiste sans flirter avec une hausse de taxes ou une prolongation des années de déficit.

On comprend mieux leur dénonciation des baisses d'impôt des entreprises. Après tout, qui voudrait prendre la relève avec des menottes aux poignets?

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mcornellier@ledevoir.com

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9 commentaires
  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 22 janvier 2011 07 h 57

    Impots des cies: 27 milliards

    Sur un budget de 280 milliards. Une honte
    Les seuls profits des banques sont de 20 milliards!
    Les cies au Canada ne paient même pas 10% du budget du Canada.
    Le déficit monumental est dû en bonne partie au remboursement d'impots aux cies.

  • Jean de Cuir - Abonné 22 janvier 2011 08 h 51

    Curieux !

    Curieux de penser que l' État doit en faire le moins possible. Cette logique conduit à un idéal, l'absence d' État. Or, cela signifie aussi absence de société, car qui dit société suppose une recherche commune du bien commun, puis la mise en place d'outils pour atteindre ce bien : l' État, c'est nous ! En somme, le "nous" disparaît pour laisser l'individu apparaître. Or, il cherche ses intérêts; il les cherchera seul en concurrence avec les autres : guerre des intérêts. Ce que certains ont nommé " la main invisible". Harper est sous l'emprise d' une "main invisible" qui lui dicte sa pensée sur l'État et l'état des choses. Or, être ainsi, c'est croire en la magie ou la baguette magique!

  • jeanclro - Inscrit 22 janvier 2011 12 h 40

    Un autre Canada

    Quel bel article. Cela prouve que Harper est un rusé, il s'en fou du Canada d'aujourd'hui d'hier il veut revenir a un Canada d'hier. Il dégarnit les Canadiens de a tout. Il veut nous avoir a genoux devant lui et le privé. Lui pourra nous endoctriner et le privé nous prendre comme esclaves. Il se situe entre l'époque médiéval et la la féodalité! Qui va être celui qui va vouloir prendre le pouvoir avec un pays si endetté?

  • Normand Chaput - Inscrit 22 janvier 2011 14 h 06

    vous vouliez la démocratie, vous l'avez

    d'autant plus que, pendant tout ce temps, il formait un gouvernement minoritaire. Ainsi ces preux chevaliers de la protection des valeurs que sont l'opposition, n'ont pas levé le petit doigt dans le seul but que leur propre plan de carrière. On a beau chiâler, mais au moins quand on vote conservateur on sait qu'ils vont rendre la marchandise. Il ne faut quand même pas s'étonner qu'ils gouvernent selon leurs convictions, en accord avec ce qu'ils ont promis de faire.

  • Roland Berger - Inscrit 22 janvier 2011 15 h 51

    Vive les Républicains !

    La pensée politique de Harper rejoint en tous points celle des Républicains américains : L'État ne doit pas intervenir dans la conduite des affaires publiques. Les grands financiers peuvent et doivent s'en occuper en toute liberté. Que les pauvres s'appauvrissent, que les riches s'enrichissent. C'est tout simple !
    Roland Berger