Le parfum du jasmin

La Presse, le plus grand quotidien de la Tunisie, était la vitrine principale du président Ben Ali, une feuille de propagande qui n'avait rien à envier à La Pravda de l'Union soviétique. Au début de la semaine, pendant que le peuple affirmait son pouvoir dans la rue, le quotidien se dotait d'un comité de rédaction autogéré et devenait, sans heurts ni violence, un véritable journal libre. Nul règlement de comptes, une transition pacifique qui se fait avec un sourire narquois comme seul signe de victoire. Pragmatiques, les journalistes laissent entrer l'ancien directeur, celui qui recevait les ordres du dictateur dont la photo ornait la une chaque jour. Il signe les chèques de paie des journalistes puis repart chez lui sans être inquiété. Au même moment ou presque, dans les bureaux de la principale compagnie d'assurances du pays, cadres et employés montrent poliment la porte au directeur. Ses services ne sont plus requis. Dans un autre quartier, le directeur du lycée Louis Pasteur enlève l'affiche qui indique que l'établissement est fermé. C'est l'armée qui était venue fermer l'école il y a six ans pour que l'établissement ne fasse pas concurrence au Lycée international que venait de fonder la femme du président. À la bêtise aveugle et brutale de l'ancien régime, on répond par le calme, l'intelligence et une sorte de raffinement, toutes choses qu'on associe rarement avec une révolution.

Pourtant, c'est bien la révolution. La rue est vigilante et souvent noyée dans les gaz lacrymogènes, mais elle persiste pacifiquement et dit à ceux qui tentent une timide transition qu'elle pourra s'embraser si on ne coupe pas les ponts avec le passé. Le pouvoir transitoire en prend acte, instaure la liberté de presse, déverrouille Internet, annonce une amnistie générale pour les prisonniers politiques et déclare que tous les partis pourront participer aux élections, y compris le parti islamiste Ennahdha. Bien sûr, il y a des pillages, mais ceux-ci sont marqués de la même intelligence stratégique; seules les entreprises liées au clan Ben Ali sont touchées. Pour le reste, les comités de vigilance de quartier assurent l'ordre et le calme en collaboration avec l'armée, qui jusqu'ici a choisi d'appuyer la transition vers la démocratie.

Voilà comment avance résolument la «Révolution du jasmin», la fleur nationale de la Tunisie. L'odeur de cette petite fleur prisée par les grands parfumeurs est délicate, raffinée mais persistante et tenace. Difficile de trouver meilleure description des événements qui se déroulent actuellement en Tunisie.

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Pourtant, c'est dans une odeur âcre de chairs carbonisées que la fleur fragile a planté ses racines. Dans la chair de Mohamed Bouazizi, jeune diplômé universitaire qui, faute d'emploi, vendait des fruits et des légumes à la sauvette. La Tunisie produit plus de 60 000 diplômés comme Mohamed chaque année, mais seulement 25 000 parviennent à se trouver un emploi. Probablement parce que le jeune homme n'avait pas payé le bakchich coutumier, la police avait détruit son petit étal. Dans ce petit pays, l'image du jeune martyr fut relayée par tous les téléphones intelligents, les blogues, les réseaux sociaux et les soucoupes satellitaires. Le parfum du jasmin commença à imprégner le pays tout entier.

Depuis le début de la «Révolution du jasmin», l'Algérie a connu des émeutes pour protester contre la cherté des aliments de base. Le gouvernement a réprimé violemment la colère populaire et annoncé des baisses de prix. Six personnes en Égypte, quatre en Algérie et une en Mauritanie se sont immolées par le feu, reprenant à leur compte l'expression du désespoir de Mohamed Bouazizi.

Il n'est pas surprenant qu'on se soit demandé rapidement si le parfum du jasmin n'allait pas envahir d'autres pays de la région. À première vue, l'Égypte, le Maroc et l'Algérie ont beaucoup en commun avec la Tunisie. Ces trois pays sont dirigés par des régimes autoritaires, pour ne pas dire dictatoriaux. Ils sont appuyés par les États-Unis et les principaux pays occidentaux, qui ferment les yeux sur la répression et la corruption parce que ces pays mènent une lutte incessante contre l'islam radical et le terrorisme. C'est au nom de cette lutte que tous ces pays ont appuyé les militaires algériens en 1988 quand ils ont annulé les élections démocratiques qui avaient donné la victoire au Front islamique du Salut. On connaît la suite. Dix ans d'éradication, de disparitions, de sauvagerie. Les survivants du maquis islamiste algérien ont maintenant formé al-Qaïda au Maghreb, qui a revendiqué des dizaines d'enlèvements dans les pays du Sahel.

Les trois pays, comme la Tunisie, sont rongés par la corruption, la mise en coupe de l'économie, par des clans près du pouvoir en Égypte et au Maroc, par l'armée en Algérie. Dans ces trois pays, le chômage chez les jeunes est endémique. Mais là s'arrêtent les comparaisons. En Algérie et en Égypte, l'armée, les services de renseignement et de répression ne font qu'un et sont beaucoup plus efficaces et puissants. Au Maroc, le roi dose habilement pouvoir et parfum démocratique. Mais surtout, contrairement à la Tunisie, la grogne sociale et économique dans ces pays ne se traduit pas en revendication politique. Le lien entre le politique et le social n'est pas encore fait.

Cela ne signifie pas que les autres régimes arabes ne craignent pas la propagation de l'odeur du jasmin. Ils savent qu'ils sont en sursis, pour quelques années peut-être, mais en sursis malgré tout.
11 commentaires
  • Gilbert Talbot - Abonné 22 janvier 2011 10 h 39

    La Révolution des réseaux sociaux

    Très bon texte, monsieur Courtemanche. Juste un petit mot en terminant : cette Révolution a brûlé quasiment spontanément : elle est venue si vite qu'en dedans d'une semaine Ben Ali et son parti étaient renversés, l'armée et la police avaient appuyé le peuple et même la communauté internationale a été pris de court.
    Il ne faut pas oublier non plus l'apport de Wikileaks, de Facebook et de Twitter dans le réseautage de l'information. En fait la rapidité du renversement est dû à ce réseautage ultra-rapide. On peut dire que La Tunisie nous a offert la première Révolution alimentée par les réseaux sociaux. Oui, les autres dictateurs du Maghreb doivent trembler sur leur trône : ce genre de Révolution vient vite et frappe fort : en une semaine tout est bouleversé.

  • Augustin Rehel - Inscrit 22 janvier 2011 11 h 16

    La révolution du jasmin

    Je sais, Ali est parti, mais il ne faut pas oublier que les 40 voleurs sont toujours au gouvernement.

  • France Marcotte - Inscrite 22 janvier 2011 20 h 14

    Admirer ne coûte pas cher

    "...contrairement à la Tunisie, la grogne sociale et économique dans ces pays (Algérie, Maroc, Égypte) ne se traduit pas en revendication politique. Le lien entre le politique et le social n'est pas encore fait."

    Peut-on dire qu'au Québec le lien entre le politique et la grogne sociale est fait?
    Cette révolution tunisienne toute en intelligence et calme ne s'est pas réalisée sans une courageuse implication de la population tunisienne.

    On peut admirer les Tunisiens; mais s'en inspirer?

  • Umm Ayoub - Inscrite 23 janvier 2011 03 h 34

    Il ne faut pas crier victoire si vite


    Il ne faut pas crier victoire aussi vite et affirmer que tout est changé d'un coup grâce à la révolte polulaire...

    J'ai habité au Maroc, et j'habite maintenant l'Égypte et je peux affirmer que la corruption n'est pas un phénomène qui touche la classe politique uniquement, c'est un phénomène de société.

    Moi, par exemple, en tant qu'occidentale, il m'est pratiquement impossible d'acheter quoi que ce soit, car aussitôt que les gens me voient, ils font grimper les prix.

    Mais, je ne suis pas la seule, le même phénomène existe entre égyptiens. Il semble qu'ils essaient tous de se frauder les uns les autres, et on trouve ça parfaitement normal.

    Ceci existe dans le commerce, mais que dire de l'État! Les enseignants vont donner les cours une à deux fois par semaines en classe parce qu'ils donnent des cours privés à leurs étudiants qui sont capable de payer. Les médecins des urgences dorment dans les hopitaux pendant que les patiens meurent, parce qu'ils pratiquent dans le privé, mais ne veulent surtout pas délaisser leur paye de l'état. Les policiers laissent passer les automobilistes qu'ils attrapent, parce qu'ils ont enfreint le code de la route en échange d'un petit cadeau en argent que tout le monde donne avec le sourire. Les lois ne sont pas respectées, car les gens savent qu'ils peuvet donner un petit cadeau quand le policier arrive...

    Le problème dans les pays arabes n'est pas politique uniquement. Le problème est beaucoup plus profond. Changer le chef de l'État ne changera rien tant que les gens ne changeront pas. Et je pense que seul le retour à la religion permetta de vériablement et durablement améliorer le sort de ces gens.

  • Roland Berger - Inscrit 23 janvier 2011 09 h 33

    Inquiétude

    J'ai lu avec émotion le texte de Gil Courtemanche. Mais l'inquiétude me gagne. Les Tunisiens se feront-ils voler leur révolution par les grandes puissances qui aiment entretenir des dictateurs? J'imagine que la CIA doit faire des heures supplémentaires de ce temps-ci. Que la démocratie soit !
    Roland Berger