L'homme brûlé

Pendant que le premier ministre Charest se faisait ovationner par ses députés réunis en caucus dans un hôtel de la banlieue de Québec, Marc Bellemare, dont il faut reconnaître les talents de communicateur, multipliait les entrevues aux médias pour démolir le rapport Bastarache.

On n'a pas tardé à voir dans quel camp se rangeait la population. Les deux sondages dont les résultats ont été publiés dans les journaux d'hier sont tout simplement catastrophiques pour M. Charest: la très grande majorité des Québécois n'accordent aucune foi au rapport et croient toujours la version de M. Bellemare.

Non seulement la commission Bastarache a eu pour effet de diminuer encore le peu de crédibilité du premier ministre, mais elle a également affecté la confiance des Québécois dans l'impartialité de la justice. Bref, un fiasco sur toute la ligne.

Pauline Marois a sans doute le mieux résumé le sentiment général envers le rapport en disant que Me Bastarache n'avait pas assisté à la même commission que la population, mais le mal était fait depuis longtemps.

Depuis 2003, il y a eu trop d'entourloupettes, de cachotteries, de promesses non tenues et de violations des règles d'éthique les plus élémentaires, sans parler du refus systématique de M. Charest de tenir une enquête sur la corruption dans l'industrie de la construction.

Le carton couvert d'hiéroglyphes de M. Bellemare et les autocollants de son sous-ministre, Georges Lalande, n'étaient pas très probants. Peu importe, on croirait n'importe qui plutôt que le premier ministre. Il dirait que la Terre est ronde qu'on le traiterait de menteur.

M. Charest n'a jamais été aimé comme l'ont été René Lévesque, Lucien Bouchard ou même, à la fin de sa carrière, Robert Bourassa. Après un premier mandat difficile, il avait cependant réussi à gagner le respect des Québécois. Au cours des deux dernières années, il l'a malheureusement perdu. C'est aujourd'hui un homme brûlé.

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Le problème est que la perte de crédibilité du premier ministre déteint inévitablement sur son gouvernement. Peu importe que les nouvelles allégations faites par l'ADQ sur l'attribution de contrats sans soumission à des contributeurs à la caisse du PLQ soient fondées ou «mensongères», comme le soutient le ministre des Transports, plusieurs vont en conclure que la magouille continue.

La volte-face d'hier sur l'exploitation du gaz de schiste avait des allures de diversion, mais aussi de panique. Là encore, le gouvernement a donné au cours des derniers mois la détestable impression qu'il était prêt à mettre la santé de la population en péril pour avantager des amis qui ont flairé le bon filon. Les assurances de la ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau, n'ont pas convaincu davantage que les protestations d'impartialité de M. Charest dans la nomination des juges.

Pour contrer les effets dévastateurs du rapport Gomery en 2005, les libéraux de Paul Martin avaient misé sur l'économie. Le ministre du Commerce international, Pierre Pettigrew, avait tenu des propos qui ressemblaient à s'y méprendre à ceux de M. Charest hier: «On a une économie très performante. On a une maison économique très à l'ordre comparativement aux autres pays. Les Québécois sont sensibles à ça.» Malheureusement, les Québécois ont surtout retenu le scandale des commandites et les libéraux croupissent dans l'opposition depuis.

Deux jours après le dépôt du rapport Bastarache, M. Charest a déclaré qu'il était déjà «ailleurs». Son pèlerinage annuel à Davos lui permettra d'enfiler son costume de «grand bâtisseur» et le prochain discours inaugural sera largement axé sur l'économie. Le problème est que les mêmes causes produisent généralement les mêmes effets. D'ailleurs, à moins qu'il n'abandonne sa poursuite contre M. Bellemare, cette histoire va continuer à traîner dans le paysage.

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Quoi qu'ils puissent dire, tous les premiers ministres se soucient de ce que la postérité retiendra d'eux. Sur le plan politique, Jean Chrétien n'avait plus rien à gagner à s'adresser aux tribunaux pour faire invalider les chapitres du rapport Gomery qui le mettaient en cause.

Même si personne ou presque ne croit ce qu'il dit, M. Charest a au moins la satisfaction de savoir que les historiens pourront trouver dans les archives un rapport qui l'aura blanchi des allégations de trafic d'influence.

Les députés du PLQ qui ont serré les rangs autour de lui pensent peut-être sincèrement qu'il est victime des «demi-vérités» des médias, comme l'a dit l'ancien ministre David Whissell, mais cela ne change rien à la réalité.

M. Charest a réitéré son intention de mettre sur pied une escouade permanente de lutte contre la corruption et il a laissé entrevoir un grand ménage au sein de la Commission de la construction. La crédibilité du premier ministre est cependant si faible que ces mesures, même si elles peuvent être utiles, risquent plutôt d'être interprétées comme une nouvelle manoeuvre pour éviter la tenue d'une enquête publique.

Malgré toute la sympathie qu'ils peuvent avoir pour leur chef, la question que les libéraux devront bientôt se poser, c'est s'ils sont prêts à couler avec lui.

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mdavid@ledevoir.com

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