Le croisé revanchard

Nous vivons dans un État de droit. Et si l'on convient que la loi balise les actions, on doit reconnaître également qu'elle ne recouvre qu'une partie de la vérité. En clair, un meurtrier peut avoir tué, mais il n'est condamné qu'en vertu des limites de la loi. C'est la différence entre la vérité historique — la commission du meurtre et la vérité juridique — et la mise en preuve de l'acte criminel. En ce sens, la loi et la morale ne doivent pas être confondues. Ce préambule est nécessaire si l'on veut bien saisir toute la saga de l'affaire Bellemare qui a mené à la commission Bastarache et à ses conclusions livrées cette semaine.

Quiconque est familier du monde politique sait à quel point la psychologie des acteurs est un des éléments explicatifs des décisions. Au début de ma carrière journalistique, fraîchement sortie de mes études de science politique et de sociologie, bardée de diplômes, mon analyse de la politique s'appuyait sur les grandes théories de mes maîtres à penser de l'époque: Machiavel, Proudhon, Locke, Camus, Fanon. Je n'en étais pas à une contradiction près et c'est sans doute ce qui, par la suite, m'a mise à l'abri de la pensée dogmatique. J'ai reçu alors une grande leçon politique de la part de mon premier patron à Radio-Canada, feu Gérald Godin, qui fut par la suite ministre de la Culture du PQ.

Gérald, donc, qui n'avait pas la langue de bois, qui parlait vrai et fleuri, toujours avec humour, agacé par mes analyses théoriques universitaires, avait eu ces mots qui m'avaient laissée bouche bée: «Ma p'tite fille, si tu veux comprendre la politique, demande-toi qui couche avec qui.» Grand séducteur devant l'éternel féminin, sa remarque trahissait ses préférences. Mais je compris pour la vie que la politique est aussi affaire de passion, d'émotion, d'utopie, bref qu'elle s'alimente autant des idées que des sentiments, de tous les sentiments, nobles ou honteux.

Marc Bellemare, par qui vint la crise, n'échappe pas à cette loi. Le juge Bastarache a rejeté ses accusations, impossibles à prouver. Marc Bellemare était animé par un désir d'en découdre avec Jean Charest, qui n'avait certainement pas pleuré en le voyant quitter son gouvernement. On peut penser que la vengeance, le ressentiment, la frustration ont joué un rôle dans sa sortie fracassante de l'an dernier. Cette sortie s'est faite, rappelons-le, plusieurs années après qu'il eut quitté le gouvernement, alors que la popularité du premier ministre dévissait comme une toupie. En attaquant son ennemi affaibli, bafoué par l'opinion publique, l'ex-ministre de la Justice a peut-être cru que son heure de gloire, enfin, était arrivée. De fait, les sondages successifs ont gonflé l'homme, car, entre la parole du premier ministre et la sienne, le peuple continue de choisir la sienne. Grisé par une nouvelle notoriété, le défenseur de la morale publique aurait pu, dans un système sans institutions démocratiques, être porté au pouvoir sous les hourras de la rue.

Heureusement que cela nous est épargné. Un homme ne peut pas ébranler nos institutions par sa seule volonté de vengeance et sans ces munitions que sont les preuves. En ce sens, Marc Bellemare est un cow-boy narcissique qui porte sa part de responsabilité dans les coûts encourus pour la mise en place de cette commission qui a repoussé dans l'ombre la crise politique véritable dans laquelle le gouvernement Charest fait du sur-place. Marc Bellemare, qu'il le veuille ou non, a servi de diversion aux allégations infiniment plus troublantes qui accablent le gouvernement libéral. Nous sommes revenus au point de départ. S'il y a corruption, comment en faire la preuve et par quels mécanismes?

Certains commentateurs se réjouissent des propositions du juge Bastarache pour rendre le processus de nomination des juges plus étanche aux pressions et justifient de ce fait l'utilité de la commission. Or toutes nos institutions sont susceptibles d'amélioration et il n'est pas nécessaire de mettre sur pied des commissions à gogo. Pourquoi? Parce que nos institutions sont pensées, créées, gérées par des êtres humains, donc perpétuellement perfectibles.

Peu importe que l'opinion publique penche en faveur de Marc Bellemare, dont la démagogie s'est exprimée mercredi soir, alors qu'il s'est présenté devant les caméras en compagnie d'un client, accidenté du travail, qui cherche à se faire indemniser par l'État qui s'y refuse. Marc Bellemare s'installe confortablement dans le rôle de la victime, une position familière des manipulateurs de tous genres. Nos institutions sont à la merci de ce genre de croisé de causes personnelles camouflées sous des principes. Et à bien y réfléchir, l'ex-ministre a fait cadeau à Jean Charest d'un répit que seul l'avenir nous dira s'il fut bénéfique pour lui, ce dont on peut douter compte tenu de son impopularité persistante et des révélations cumulatives des uns et des autres sur la corruption, la mafia et le Parti libéral.

Le premier ministre est un homme bien seul, trop expérimenté pour ignorer ce qui se trame contre lui dans son propre parti, dont la longévité en politique lui a enseigné que les êtres se rangent du côté du plus fort ou du plus populaire. Il devrait savoir qu'à trop vouloir se protéger et protéger son parti et son gouvernement, il est en train de le rendre mortellement vulnérable. Sa victoire contre Marc Bellemare, en ce sens, est un détail inutile, voire inutilisable politiquement.

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denbombardier@videotron.ca

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75 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 22 janvier 2011 00 h 54

    "On peut penser" !

    M. David écrit le 22 janvier 2011:
    « Marc Bellemare, dont il faut reconnaître les talents de communicateur,... »

    Mme Bombardier écrit le 22 janvier2011:
    « On peut penser que la vengeance, le ressentiment, la frustration ont joué un rôle dans sa sortie fracassante [de M. Belemare] de l'an dernier. »

    Madame, je n'ai pas vu, entendu et "pensé" la même chose que vous.

  • 54lili - Inscrit 22 janvier 2011 00 h 59

    quelle arrogance dans le propos

    fraîchement sortie de l'université bardée de diplômes et bla bla bla et tous mes maître à penser m'ont évité de devenir dogmatique
    ouf on l'a échappé belle

    pour revenir au début de l'article : état de droit régi par des lois

    droit pour qui et lois écrites par qui ?
    la réponse est dans la question

    le système législatif devrait être réécrit au complet car c'est devenu un simulacre de la justice

    Lise Pelletier
    p.s. Me Bellemare n'est pas responsable du 6 millions, il avait demandé à comparaître devant une commission parlementaire

    Jean Charest a décidé lui-même de mettre sur pied sa comédie Bastarache avec ses propres comédiens

  • Mathias Brandl - Abonné 22 janvier 2011 01 h 06

    Des propos anti-Bellemare de votre part qui n'étonneront personne...

    Mais si Marc Bellemare était simplement un ex-libéral qui n'en pouvait plus d'endurer la consigne de réserve que lui imposait son ex-fonction de ministre, et qu'il avait tout simplement envie de dénoncer une ex-situation qui l'avait profondément contrarié dans ses principes (oui, le sens des valeurs est aujourd'hui encore compatible avec la politique...) alors, tous vos propos bien hypothétiques et plutôt tordus sur le personnage s'avéreraient lamentablement vains, Mme Bombardier !!

  • Marcel Bernier - Inscrit 22 janvier 2011 01 h 55

    Vox populi vox dei...

    Bien que n'étant absolument pas d'accord avec votre propos, je considère quand même que vous avez droit à votre opinion et je me battrai pour que vous ayez droit de faire valoir vos idées : c'est ce qu'on appelle la liberté de penser.

  • Socrate - Inscrit 22 janvier 2011 05 h 17

    vide

    Tous les objets tombent à une même vitesse dans le Grand Vide selon Galilée et le PLQ ne devrait sans doute pas y échapper.