Conversion dans l'Église - Quand des évêques mariés deviennent prêtres catholiques

Trois anciens évêques anglicans — de gauche à droite  John Broadhurst, Andrew Burnham et Keith Newton —  ont été ordonnés prêtres samedi par l’Église catholique. La cérémonie était présidée par l’archevêque de Westminster, Vincent Nichols.
Photo: Agence Reuters Andrew Winning Trois anciens évêques anglicans — de gauche à droite  John Broadhurst, Andrew Burnham et Keith Newton —  ont été ordonnés prêtres samedi par l’Église catholique. La cérémonie était présidée par l’archevêque de Westminster, Vincent Nichols.
La cérémonie est qualifiée d'«historique». Non parce que les épouses des évêques Broadhurst, Newton et Burnham sont allées les embrasser au grand autel. Mais parce que, renonçant à leur charge épiscopale, ces ecclésiastiques sont devenus prêtres catholiques. L'Église romaine, a rappelé le Vatican, n'a pas d'évêques mariés (c'est aussi le cas de l'Église orthodoxe), mais par exception, elle accepte des prêtres déjà mariés.

Séparée de Rome depuis 1534, mais conservant l'essentiel du dogme catholique, l'Église d'Angleterre a résolu, en 1992, d'accepter des femmes comme prêtres. Dès lors, des anglicans avaient commencé de passer au catholicisme. Cette dissidence s'est creusée avec l'acceptation des unions homosexuelles. Désormais, par communautés entières, partout dans la «Communion anglicane», des clercs et des fidèles sont en quête d'une Église traditionaliste.

Le Vatican prétend que son accueil n'est pas une rupture du dialogue entre Églises. Dans un communiqué, Rome précise même que ce dialogue reste une «priorité» pour l'Église catholique. Or, comment une Église qui, par principe, ne veut pas de femmes dans son clergé, peut-elle dialoguer avec celle d'Angleterre, où les femmes forment maintenant près du tiers du clergé? Et ces anglicans convertis, s'accorderont-ils jamais avec cette Église qu'ils jugeaient déviante?

L'archevêque de Westminster, Vincent Nichols, primat de l'Église catholique d'Angleterre et du Pays de Galles, présidait la cérémonie. Il a vu dans cette journée «une occasion unique marquant un nouveau pas dans la vie et l'histoire de l'Église catholique». Chez les catholiques, pourtant, tous ne se seront pas réjouis de ces conversions. Devant la cathédrale, un mouvement féminin de catholiques réclamant l'ordination de femmes dans leur Église a tenu à protester. Qu'autant de prêtres (80, et 6 évêques), tous des hommes évidemment, aient assisté à l'événement ne va guère, peut-on croire, favoriser le dialogue dans cette Église.

D'autres s'expliquent mal que les «convertis» aient pu réussir en moins de 15 jours une initiation à l'engagement catholique que des «catéchumènes» adultes ne franchissent qu'en 12 mois. Ou que l'on puisse devenir prêtre catholique subito presto alors qu'un futur membre du clergé passe d'ordinaire par plusieurs années de formation. D'aucuns seront même étonnés que l'on soumette à une «consécration» un anglican dont l'ordination est déjà tenue pour valide en théologie catholique.

Bref, la cérémonie paraît avoir été tenue à la hâte, non sans quelque confusion. Il faut comprendre que si les trois dignitaires n'avaient pas été mariés, ils auraient pu rester évêques au sein de l'Église catholique. Et qu'à l'avenir, des anglicans ne pourront devenir évêques catholiques que s'ils sont célibataires ou veufs, le divorce n'étant pas admis chez les catholiques. Mais ces distinctions, dira-t-on, importent peu au commun des croyants.

Pas nécessairement. Maints catholiques, prêtres ou laïcs, auront peine à comprendre qu'un prêtre puisse être marié ou au contraire ne puisse pas l'être, selon qu'il soit né anglican ou catholique. Si le célibat ecclésiastique revêt une valeur fondamentale pour le catholicisme, comme Rome le prétend, un prêtre marié venu de l'anglicanisme pourra-t-il pleinement incarner cet idéal de vie et de service à la communauté?

On n'a pas fini d'en débattre. Le père Federico Lombardi, porte-parole du pape, a indiqué aux médias que d'autres «ordinariats» pour anglicans étaient à l'étude au Vatican, notamment pour les États-Unis et l'Australie. Des anglicans du Canada, apprend-on, pourraient eux aussi, si ce n'est déjà fait, présenter une demande d'ordinariat. Benoît XVI voyant dans cette formule un accommodement propre à favoriser «l'unité» de l'Église, le Vatican ne pourra guère limiter ou freiner ce mouvement de «conversion».

Certains anglicans mécontents de leur Église ne sont pas pour autant disposés à devenir catholiques. Il est probable que plusieurs d'entre eux choisiront de constituer simplement une nouvelle confession, à la façon des protestants. Par contre, des prêtres et des fidèles catholiques, acquis aux conceptions anglicanes sur l'accès au sacerdoce ou sur le mariage, n'ont pas encore été invités à quitter leur Église pour passer à l'anglicanisme «libéral».

Le nouvel ordinariat, a déclaré l'archevêque Nichols, veut «contribuer au but plus grand de l'unité visible entre nos deux Églises». Commentant ce propos dans le Guardian, l'ex-éditeur du Catholic Herald, Peter Stanford, voit mal comment cette notion de «réciprocité» sera mise en pratique, à moins que «trois évêques catholiques n'entendent se joindre à l'Église d'Angleterre».

Le redressement au sein des Églises chrétiennes de conceptions jugées archaïques et injustes pour les femmes et les personnes homosexuelles aura provoqué de nouveaux conflits internes et ajouté aux tensions entre elles. Des querelles d'ordre théologique, il est vrai, n'ont jamais manqué dans leur histoire. Mais, cette fois, ces Églises n'ont pas trouvé la règle qui leur inspirerait une solution salvatrice.

On prête à Augustin, un évêque d'Afrique du Ve siècle, le conseil de discernement suivant: «Dans l'essentiel, l'unité; dans le doute, la liberté; en toute chose, la charité.» Peut-être l'ère est-elle venue de faire place à des principes reposant aussi sur la primauté de la conscience et le respect de la diversité.

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.

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