Les eaux dormantes

On dirait une figure imposée pour un premier ministre canadien. Trois mois avant la victoire péquiste de 1976, Pierre Elliott Trudeau avait décrété: «Le séparatisme est mort.» À la veille de quitter la scène, en mai 2003, Jean Chrétien déclarait à son tour: «Nous pouvons dire sans gêne que, dans le dossier de l'unité du pays, c'est mission accomplie.» Deux ans plus tard, la souveraineté atteignait un sommet de 55 % dans les sondages.

Ces précédents devraient peut-être inciter Stephen Harper à une certaine prudence avant de pavoiser. «Même avec la possibilité d'un changement de gouvernement à Québec, on ne parle plus de souveraineté. M. Duceppe fait encore campagne pour la souveraineté, mais il le fait aux États-Unis et en Europe», a ironisé M. Harper dans une entrevue à La Presse.

«L'appui à la souveraineté a beaucoup diminué au Québec depuis notre arrivée au pouvoir», a-t-il ajouté. Ce n'est pourtant pas ce que disent les sondages. De toute évidence, nous ne sommes pas à la veille d'un autre référendum, mais il faut toujours se méfier des eaux dormantes.

Selon Crop, l'appui à la souveraineté a même augmenté entre l'automne 2004 et décembre 2010, passant de 38 % à 40 %, avec un creux de 32 % en juin 2007. Il est à noter que la question posée était plus «dure» — ou «claire» — que celle de 1995, qui portait sur une souveraineté assortie d'un partenariat avec le reste du Canada: «Si un référendum avait lieu aujourd'hui vous demandant si vous voulez que le Québec devienne un pays indépendant, seriez-vous tenté de voter oui ou de voter non?»

Léger Marketing n'a pas sondé les intentions de vote référendaire depuis juin 2009. À cette date, l'appui à la souveraineté était cependant au même niveau (44 %) qu'au moment où toute référence à un éventuel partenariat a disparu du questionnaire, soit depuis avril 2006.

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En juin 1995, le traité d'alliance tripartite entre le PQ, l'ADQ et le Bloc québécois, qui s'étaient entendus sur la formule de souveraineté-partenariat, avait fait grimper le OUI au-dessus de la barre des 50 %. Sans partenariat, l'appui à la souveraineté n'était cependant ni plus ni moins élevé qu'aujourd'hui. M. Harper devrait peut-être se garder une petite gêne.

Il est vrai que la Loi sur la clarté, dont le premier ministre peut revendiquer la paternité spirituelle, même si Stéphane Dion en a été le parrain officiel, semble avoir changé les règles du jeu.

Le PQ en avait d'ailleurs pris acte. Le programme adopté au congrès de juin 2005 prévoit de «faire porter le référendum directement sur l'accession du Québec au statut de pays selon la règle de la majorité des votes déclarés valides, soit 50 % + 1 des votes».

La formulation de la «proposition principale», qui sera soumise à l'approbation des militants au congrès d'avril prochain, est toutefois moins précise. On y dit simplement que «le Parti québécois a pour premier objectif de réaliser la souveraineté du Québec à la suite d'une consultation de la population par référendum tenu au moment jugé approprié par le gouvernement».

Certes, on est encore très loin du moment où il faudra rédiger une question référendaire, mais il est facile d'imaginer différents scénarios, par exemple un référendum qui porterait sur un projet de constitution. Certains préféreraient encore une défaite avec une question claire à une victoire ambiguë, mais il serait très étonnant qu'un gouvernement fasse exprès pour poser une question «perdante». En 1995, même Jacques Parizeau s'était résigné à mettre de l'eau dans son vin.

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À la décharge de M. Harper, bien des péquistes doutent aussi que Pauline Marois ait l'audace suffisante, ou même l'envie de tenter le coup, et son «plan pour un Québec souverain» n'a rien pour les rassurer. D'où les résolutions que l'association de Crémazie et le SPQ libre, entre autres, veulent faire adopter au congrès d'avril pour la forcer à accélérer les préparatifs référendaires et à en rendre compte aux militants.

Il ne faudrait cependant pas sous-estimer l'impact que la simple élection d'un gouvernement péquiste pourrait avoir au Canada anglais. La «gouvernance souverainiste» n'impressionne peut-être pas grand monde au PQ, mais la réaction dans le reste du pays risque d'être passablement négative.

Légalement, rien n'interdit le Québec de se doter d'une constitution interne ou de créer sa propre citoyenneté, mais cela provoquera inévitablement un certain agacement, qui risque de se transformer carrément en agressivité si la clause nonobstant est invoquée pour interdire les écoles passerelles et si la loi 101 est étendue aux cégeps.

La paix constitutionnelle dont M. Harper se félicite tient essentiellement au fait que le gouvernement Charest n'a réclamé aucun amendement depuis 2003, tandis que le plan de Mme Marois contient une longue liste de pouvoirs à rapatrier. Tout cela ne mènera pas nécessairement à un référendum, mais il faudra certainement oublier la paix.

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mdavid@ledevoir.com

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50 commentaires
  • Catherine Paquet - Abonnée 15 janvier 2011 05 h 23

    On n'est pas pressé...

    Curieux, quand même, qu'il faille attendre trois ou quatre mois pour savoir si le PQ veut faire la promotion active de la souveraineté et, attendre que le PQ soit éventuellement au pouvoir, dans deux, six ou dix ans, pour savoir s'il osera demander l'avis des Québécois sur son objectif principal.

  • Normand Carrier - Inscrit 15 janvier 2011 07 h 02

    Il n'y a rien de plus dangereux que des eaux dormantes ......

    Comme P.E. Trudeau et Chétien , Stephen Harper tient ses rêves pour la réalité en croyant que le support pour la souverainté a fléchi a cause de lui . L'applui a l'indépendance demeure et varie selon les sondages et dépend de la conjoncture .

    Pour devenir un pays , les Québécois vont devoir atteindrent certains objectifs dont ;
    1) Qu'un parti souverainiste soit au pouvoir
    2) Que ce parti au pouvoir posent des gestes dont écrire une constitution Québécoise , rapatrier tous les pouvoirs qui nous appartiennent et bien préparer et planifier le jour X ...... Cela veut dire placer les fédéralistes devant la réalité de leur impuissance et démontrer leur petitesse face au Canada anglais concernant les demandes traditionnels du Québec et de l'intégration du Québec dans le giron constitutionnel non signé depuis 1982 .....

    Les Québécois ont un devoir de mémoire envers les référendums de 1980 et 1995 et publier des capsules des coups bas effectués par les fédéralistes dont le coup de la Brinks et ses camions vides , l'affaire Laferty , les six millions dépensés par le fédéral dans le débat référendaire en plus des quatre milions alloués pour le comité du non , tous les millions dépensés en commandites fédérales , les 40,000 citoyennetés précépitées en deux mois et le grand love-in payés a même nos impôts .......

    La réaction du ROC a toutes ces mesures risque de créer un grand rejet , eux qui nous tolèrent a peine , particulièrement dans les provinces de l'ouest en viennent a souhaiter notre départ et ne se gêne pas pour pour le dire haut et fort ..... Les Québécois n'auront besoin que d'une conjoncture gagnante et être prêts a se donner leur pays ........

  • pierbiss - Inscrit 15 janvier 2011 07 h 12

    LA SOUVERAINETÉ

    Je crois que ce projet est une façade pour Mme Marois. Sa seule ambition est de devenir la première femme Première Ministre au Québec et au Canada. Sommes nous prêt à cela, je ne pense pas. Surtout avec ses airs de grandeur. Comme ministre elle avait exigé des toilettes silencieuses, j'aime autant ne pas penser à toute les idées loufoques qu'elle aurait comme CHEF d'ÉTAT. Puisqu'elle veut semble t'il le grand bien du peuple Québécois et qu'elle est indépendante de fortune. Serait-elle prête à gouverner le Québec pour $1 par année?
    Pierre Bisson
    Québec, QC

  • Erwan Basque - Inscrit 15 janvier 2011 08 h 02

    Pierre qui roule n'amasse pas mousse !

    Bonjour,
    Et il en est ainsi avec les eaux dormantes ! Les Canadiens et les fédéralistes en général ont compris qu'il ne fallait surtout pas faire de vagues en misant sur cette évidence que, sans les raisins de la colère requis, le souverainisme québécois s'éteindra et mourra de sa belle mort tout simplement, et surtout, ils n'ont pas tort....
    En effet, la confusion requise avec l'emploi du mot souveraineté à la place d'indépendance a fait du chemin dans la société dite distincte. Très peu de québécois sont politisés et seulement un faible pourcentage de la population est conscient de la différence entre une question dure portant sur l'indépendance car la question molle a pris du gallon et a la couenne dure dans l'inconscient collectif du québécois moyen qui ne réalise pas tout à fait l'énorme fossé entre la clarté désormais requise et la valse hésitation des figures de style imposées par le Part Québécois dès sa fondation en 1968.
    En outre, dans une campagne référendaire, il sera alors facile par la pédagogie fédéraliste de démystifier cette ambiguïté qui est tristement devenue une eau dormante aussi. Quoi dire si ce n'est que les québécois entendent parler de l'indépendance de l'Érythrée, de celle du Kosovo, de celle du Timor Oriental, de celle du Monténégro et aussi de la Serbie, etc.... mais de la souveraineté du Québec ! Cachez ce sein que je ne saurais voir, aurait dit cet autre......
    Finalement, le travail de sape accompli sur la clarté requise a fait du chemin et la confusion existe encore, ne vous en déplaise ! Nous nous devons de se souvenir de cet ineffable Monsieur Jean Chrétien qui, pour faire monter les nationalistes dans les rideaux, les traitaient de séparatistes ! Et ceux-ci, insultés et irrités en prenant le tout pour une insulte, répétaient tous d'une même voix : Nous ne sommes pas des séparatistes, on est des souverainistes..... Encore de la pédagogie à faire qui viendra.... Merci, E

  • Socrate - Inscrit 15 janvier 2011 08 h 40

    nonobstinisme

    Il serait intéressant de savoir combien il reste encore de nonobstinés réels plutôt que virtuels au Québec.