Le pari de Lucie Pagé

Lucie Pagé<br />
Photo: Source Libre Expression Lucie Pagé

Une fable sociale et politique sur le thème de l'apartheid. Qui se passe au Québec, de 1967 à 1990. Une saga familiale, aussi. Qui tourne autour de jumeaux, un gars et une fille, épris de liberté, de justice sociale. C'est ce que propose Lucie Pagé avec Encore un pont à traverser.


Apprendra-t-on jamais à vivre ensemble? Ce pourrait être la question qui a tout déclenché. Si l'on se fie à la préface de l'ouvrage, où l'auteure-journaliste, qui vit depuis vingt ans entre le Québec et l'Afrique du Sud, se met elle-même en scène...

Elle est au bord d'un lac, en Estrie, avec son mari sud-africain d'origine indienne et leurs enfants «hybrides». C'est l'été 2008. Elle écoute les nouvelles à la radio: émeutes à Montréal-Nord, dans la foulée des manifestations qui ont suivi la mort de Freddy Villanueva.

Ce qui la frappe, alors: une phrase. Une toute petite phrase du journaliste à la radio. Sur le fait que les manifestants «avaient été regroupés selon leur race et leur origine ethnique».

Elle est atterrée: «Depuis deux décennies, je suis témoin des terribles dégâts laissés par la séparation des races en Afrique du Sud, et des efforts extraordinaires pour secouer l'héritage de l'apartheid.»

Alors, se demande-t-elle, apprendra-t-on jamais à vivre ensemble? Puis, sans transition, elle bascule dans un autre monde. Et nous avec elle. L'aventure s'étendra sur quelque 600 pages, pleines de péripéties, avec des renvois constants à la situation en Afrique du Sud.

Nous voici au Québec, en 1967. Dans une ville imaginaire, appelée Lazed. Une ville fondée cent ans auparavant par un prospecteur afrikaner: «Il avait en tête ce qui se passait dans son pays natal et considéra les Indiens et les Noirs comme une réserve de main-d'oeuvre pour exploiter les riches ressources naturelles de Lazed.»

La division

Aujourd'hui, la population vit en ghettos, selon des normes très précises, fondées sur la couleur de la peau et la richesse. Le système est complexe: il y a, à Lazed, 26 divisions géographiques appelées caboches: «une pour chaque lettre de l'alphabet».

À noter: «plus on descendait dans les caboches, plus la peau devenait foncée et moins on occupait un travail réputé et important». Ainsi, les dignitaires blancs vivent dans la caboche A, jouissent de tous les privilèges. Tandis que les Noirs et les pauvres sont relégués à la caboche Z, privés de tout confort et de toute aspiration sociale.

Voilà pour le contexte. Il faut un certain temps pour se familiariser avec la configuration de la ville, ses règles, ses lois. Il faut surtout accepter dès le départ d'être catapulté dans un univers qui semble surfait, plaqué.

Mais dans les faits, l'auteure ne tardera pas à le prouver, elle a les choses bien en main. Tout est pensé, réfléchi. Jusque dans les moindres détails. Tout se tient. Jusqu'à la toute fin.

En cours de route, on s'interroge sur la pertinence de certains passages, on a l'impression de se perdre parfois dans le flot d'informations, mais en soi, la construction du roman comme telle est admirable, constate-t-on après coup.

Ce qui nous tient, nous retient, tout du long: les personnages. Très forte, Lucie Pagé, pour incarner ses personnages. À commencer par le frère et la soeur au centre de l'histoire, qui ont 12 ans quand commence le roman.

C'est à travers eux, habitants de la caboche W, autrement dit des presque rien, que l'on vivra au jour le jour, pendant plus de 20 ans, les grands bouleversements qui déchireront la ville de Lazed. Tandis que dans la fougue de leur jeunesse ils découvriront la force de la passion, défendront leurs idéaux.

Chemin faisant, nous leur serons de plus en plus attachés, tous les deux ensemble ou chacun de son côté. Elle, cherchant désespérément le grand amour, lui ne sachant comment vivre avec son homosexualité.

En filigrane, on suivra aussi leur groupe d'amis. Et les membres de leur famille. On verra des couples se faire et se défaire, des enfants naître, des ancêtres disparaître. Tout en étant au plus près du contexte social et politique injuste dans lequel ils évoluent, contre lequel ils luttent.

Bien sûr, il y aura des bons et des méchants, comme dans toute révolution. Il y aura les purs qui se nourrissent de beaux principes et les machiavéliques au coeur de pierre, prêts à tout pour garder leurs privilèges.

Il y aura un éloge du courage, de la persévérance. Il y aura des pages et des pages sur la nécessité de croire en ses idéaux, de se tenir debout, jusqu'au bout. Il y aura aussi des hasards un peu forts, un peu forcés. Des rebondissements rocambolesques.

Mais par-dessus tout, envers et contre tout, l'auteure parvient à tout souder ensemble. L'intimité de ses personnages et leur vie publique, leurs aspirations personnelles et leur combat collectif.

Elle parvient à nous faire croire que tout ce beau monde existe dans la réalité, elle rend palpable, concrète, la ville imaginaire qu'elle a créée, portée par sa soif de justice sociale, son combat contre le racisme.

Apprendra-t-on jamais à vivre ensemble? Dans Encore un pont à traverser, Lucie Pagé fait le pari que oui.


1 commentaire
  • dense simard - Abonnée 15 janvier 2011 11 h 55

    Lucie Pagé

    Quel beau roman, je l'ai lu presque d'un trait. On me l'avait prêté dans le temps des fêtes, pourtant, j'étais très occupée. Cependant, je doute que son pari soit pour demain...