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Médias - Le journaliste, bête à média

Causons encore Radio-Gesca, du lien entre Radio-Canada et le bras médiatique de Power Corporation. La présence en ondes de plusieurs collaborateurs provenant de ce groupe (surtout de La Presse) surchauffe les esprits déjà rougis de certains chroniqueurs de Quebecor. Le couple de chroniqueurs vedettes Richard Martineau-Sophie Durocher en fait sa marotte. En plus, cette collusion putative des géants médiatiques peu reconnus pour leurs sympathies nationalistes rend les souverainistes indigo de colère.

L'affaire traîne depuis une décennie. Le blogueur-chroniqueur Steve Proulx s'y est encore intéressé il y a quelques jours dans sa colonne en ligne L'Envers des médias. Pour vider la question, il cite des données fournies par Radio-Canada qui emploierait actuellement 39 collaborateurs-journalistes, dont 16 provenant de Gesca, 10 du Devoir et 13 d'autres médias (L'actualité, Voir, etc., même Canoë, le site de Quebecor).

Les statistiques avouent n'importe quoi quand on les tourmente un peu. Par exemple que 41 % des collaborateurs médiatiques de la Première Chaîne proviennent de Gesca. Ça fait beaucoup. Ou encore que Le Devoir fournit le quart du lot (et j'en suis et j'y étais encore ce week-end). Ce qui fait aussi beaucoup pour une publication totalisant autour de 2 % de la masse des exemplaires quotidiens distribués au Québec.

«Tiens, tiens... Existerait-il aussi une entente secrète entre Le Devoir et la Première Chaîne?», ironise M. Proulx qui conclut plutôt en évoquant une sorte de «copinage» entre Gesca et la radio d'État.

Pas une excuse

Quoi qu'il en soit, une faute ne chasse pas l'autre. Les rapports du Devoir ou de La Presse avec Radio-Canada ne peuvent servir d'excuse ou de paravent aux innombrables rapprochements intermédiatiques des filiales de Quebecor. Si la convergence agace et nuit, il faut bien la dénoncer partout et surtout où elle triomphe impérialement, y compris dans l'idéologie, la politique et les intérêts commerciaux.

Il faut aussi critiquer ce qu'on peut appeler la convergence de profession, cette surreprésentation des journalistes partout, à Radio-Canada comme ailleurs. Ce recours massif et autoréférentiel assèche la vision du monde, limite la diversité des points de vue sur la société.

Il ne s'agit pas de nier l'intérêt d'entendre tel ou tel collègue, par exemple sur les questions politiques. Seulement, pourquoi faut-il que les commentaires soient si souvent produits par des reporters, des éditorialistes, des chroniqueurs bénéficiant déjà d'une formidable tribune écrite?

D'ailleurs, à lui seul, l'animateur des Francs-Tireurs et de Franchement Martineau, chroniqueur du Journal de Montréal et d'Infopresse, incarne une sorte de média multiplateforme à produire des opinions. C'est Radio-Martineau...

Diversité défaillante

«Ils sont choisis parce qu'ils sont bons», a répété à M. Proulx le porte-parole de Radio-Canada, pour expliquer le recours à une quarantaine de journalistes externes. Certainement et merci. Mais il n'y a pas qu'eux, enfin que nous, pour penser et critiquer.

Pourquoi faut-il par exemple réentendre à la radio d'État des reporters d'un même journal répéter ensemble leur point de vue (mettons sur un film) au lieu de donner le micro à un blogueur, au directeur d'une revue spécialisée, à une professeure d'université? Au moins, toutes les émissions ne tombent pas dans cette trappe asséchante: l'excellente émission Désautels donne encore la parole à toute une gamme de spécialistes et d'experts tout comme Dutrizac l'après-midi, au 98,5 FM.?

Répétons-le: c'est la diversité qui pose problème.

Les recherchistes ont une part de responsabilité non négligeable dans cette prédominance de la perspective médiatique sur les affaires collectives. Il faudrait rappeler à certains dénicheurs d'experts que «ça pense» ailleurs et souvent autrement mieux. «Ça pense» aussi chez les essayistes, les romanciers, les cinéastes, les artistes et bien sûr les intellectuels. Il y a quatre universités à Montréal bourrées de savants que l'on n'entend plus jamais, ou si peu, ou alors toujours les mêmes. Misère.

Les mutations en cours dans le secteur n'aident pas à corriger le tir. Twitter va amplifier la tendance. L'instantanéité et la capacité de synthèse jusqu'à une ou deux phrases-chocs sont devenues les critères incontournables d'une sélection favorisant immanquablement les bêtes à médias, rotant dans leur mangeoire...
6 commentaires
  • Normand Chaput - Inscrit 10 janvier 2011 10 h 26

    le chien qui se mord la queue

    le journaliste a été formé à débusquer la nouvelle, à nous informer, à nous renseigner. Son égo a tellement enflé qu'il en est venu à se titrer le quatrième pouvoir. Sans lui, l'idiot de citoyen ne pourrait prendre des décisions éclairées.

    Maintenant devenu obsolète, il sait qu'il doit s'adapter. Alors il se dit que plutot que de rendre la nouvelle, je pourrais la mettre en contexte. Mais puisqu'il ne connait rien à rien, il n'accepte pas d'être déchu.

    Le scoop (la jouissance du journaliste) n'existe plus. Ainsi, il est désemparé et il utilise sa tribune pour ne parler que de lui et de ses problèmes. Ou encore de répéter ad nauséam son opinion sur les sujets qu'il doit couvrir. Et, à partir de là, on étire la sauce. En pensant bien sur qu'il s'agit d'un très grave problème de société.

    Alors j'ai l'impression de payer un journal pour relire et relire et relire la même rengaine à chaque jour.

  • Bernard Terreault - Abonné 10 janvier 2011 10 h 36

    D'accord, et de plus ...

    La même propension est évidente dans le domaine du spectacle, toujours les mêmes qui s'entrinvitent dans toutes les émissions de potinage soi-disant culturelles. Même dans les émissions à prétention intellectuelle ou scientifique, toujours les mêmes. Et cela s'explique par une paressse très humaine et par la nécessité de faire vite. On "doit" faire un topo sur un sujet "hot" -- disons la tuerie de Tucson, alors on fait appel au type dont on connait déjà le nom parce qu'on l'a déjà vu ou entendu. Le journaliste moyen n'a pas les connaissances, n'est expert en rien, et donc y va avec le familier. D'autant que les vrais spécialistes, inhabitués aux médias, sont souvent "ennuyeux", tout en nuances et en bémols, tout le contraire de ce qui est "vendeur" pour les médias.

  • Pierre Schneider - Inscrit 10 janvier 2011 12 h 18

    La paresse des recherchistes

    Oui, vous avez raison, on voit et entend presque toujours les mêmes "experts" et analystes, comme si les documentalistes avaient seulement quelques références dans leur carnet. Comme si les universités ne leur fournissaient pas des listes exhaustives d'experts en toutes matières. Paresse ou copinage avec quelques privilégiés ?

  • France Marcotte - Abonnée 10 janvier 2011 13 h 05

    Le journaliste lui-même en question

    En tout cas, à voir l'intensité des réactions que suscite cet article, M.Baillargeon semble avoir ouvert une boîte de Pandore tenue longtemps fermée. Merci. L'indépendance d'un journal, pour que cela veuille vraiment dire quelque chose, doit aussi passer par là, pas vrai?

  • Jacques Morissette - Inscrit 10 janvier 2011 17 h 01

    Peut-on prétendre que le journalisme est au-dessus de la mêlée?

    Il ne faudrait pas demander à l'être humain d'être autre chose que ce qu'il est. Et ce n'est pas un défaut! Culturellement parlant, il est normal de jouer ensemble, quand on est dans la même cour d'école.