Essais québécois - La face sombre de la modernité

Peut-on considérer le nazisme comme un délire antimoderne, typiquement allemand et appartenant strictement à un passé révolu? Attention, répond le politologue Jean-François Lessard dans un savant essai intitulé Le nazisme et nous. La modernité et ses dérapages. «Loin d'être en opposition avec les forces du progrès et les grandes dynamiques de la civilisation dans laquelle nous nous situons, écrit-il, le nazisme est un aboutissement de la modernité elle-même.» Presque toujours associée aux idées de progrès et d'autonomie, cette dernière révèle pourtant des aspects très sombres qui n'ont pas disparu depuis l'échec de l'expérience nazie. Lessard se propose de les penser pour nous mettre en garde contre leur retour.

Le nazisme, avec sa «glorification des racines, de la campagne, du travail manuel, son rejet du capitalisme, de la ville et de la notion de progrès», présente bel et bien une face antimoderne. Toutefois, son recours massif à la science et à la technologie le rattache plutôt à la modernité. L'Allemagne, affirme cette idéologie, a besoin de la technologie pour exprimer sa volonté de puissance et de la science pour appuyer son argument racial de la supériorité aryenne. L'État nazi se fera d'ailleurs très interventionniste en éliminant les êtres considérés comme inférieurs et en faisant mousser une politique hygiéniste (lutte contre le tabac, le cancer, le sucre et les graisses animales) à l'intention des Aryens. Le nazisme est donc à la fois conservateur et révolutionnaire.

L'Holocauste même est une manifestation d'inhumanité moderne. Il a été rendu possible par un processus de mise à distance entre les bourreaux et les victimes. Les recherches de Stanley Milgram ont montré que, «dès lors qu'on a réussi à séparer la victime du sujet et que le sujet s'identifie à l'autorité, on peut envisager le pire». Dans le traitement qu'ils ont réservé aux Juifs, les nazis ont poussé à fond ces processus de distanciation et de déresponsabilisation, notamment par l'usage de la technologie. «L'organisation moderne, explique Lessard, la complexification résultant du développement de la bureaucratie et du recours à la technologie permettent l'oblitération de l'implication et de la responsabilité individuelles.»

Lessard consacre des pages bril-lantes et détaillées à montrer que la thèse du «chemin particulier» de l'Allemagne ne suffit pas à expliquer le surgissement du nazisme. L'antisémitisme, le nationalisme exacerbé et les thèses raciales étaient alors très répandus en Europe. À ce compte, écrit le politologue, «la France et la Russie, entre autres, auraient également pu être des lieux très propices à l'apparition [du nazisme]». L'essentiel de la thèse, toutefois, est ailleurs, c'est-à-dire dans la démonstration du caractère «intrinsèquement moderne» du nazisme.

Une idéologie de la rupture

La modernité se conçoit et procède sur le mode de la rupture. Avec Descartes, la connaissance acquise remplace la connaissance révélée. Avec Hobbes et Locke, l'individu devient le nouvel acteur central, le fondement de l'État par le contrat social. Il a des droits et il lui revient de modifier le monde. Sur le plan politique, la rupture passe par la révolution, vécue comme une libération, les droits de l'homme et la nation. L'industrialisation, avec l'urbanisation qui l'accompagne, incarne la rupture technologique.

Dans ce processus, la conscience de l'homme est modifiée. Max Weber parle du développement de la raison instrumentale, cette éthique moderne, explique Lessard, dominée par un «désir de rationalité qui cherche par les moyens les plus simples et les plus directs à parvenir à un objectif spécifique». La modernité, résume Lessard, c'est donc, «d'un côté, libération et autonomie; de l'autre, vacillations morales, voire tentations nihilistes, et sentiment d'impuissance. L'individu moderne est l'architecte de son devenir, cela peut être à la fois enivrant et inquiétant.» La religion d'hier, qui s'imposait à l'homme de l'extérieur, ne tient plus. L'homme autonome retrouve la transcendance, le sacré, dans l'immanence (idéologies et mythes modernes, comme le progrès ou la nation).

Le nazisme correspondrait à ce schéma. Il décrète que la modernité est un échec, mais il propose une nouvelle rupture, c'est-à-dire une «réponse pleinement moderne», pour en sortir. «Il requiert une nouvelle ingénierie humaine, sociale et politique», continue Lessard, et il advient dans un cadre déjà moderne où la morale est fragile. L'individu, rappelons-le, y est la «référence première», et sa conscience est dominée par la raison instrumentale, qui lui fait «prendre en compte d'abord et avant tout ce qui est de l'ordre de l'avantageux et de l'utile pour lui». La modernité, insiste le politologue, peut produire des êtres autonomes à l'esprit critique, mais elle ébranle la morale et entraîne une grande solitude individuelle. Dans une situation trouble, le pire, comme l'expérience nazie, devient possible.

De quelle manière cela nous concerne-t-il aujourd'hui, comme le suggère le «nous» du titre de ce livre? Nous vivons, propose Lessard, dans un monde où «les espoirs d'émancipation semblent pour l'essentiel disparus» et ont été remplacés par un sentiment de crainte (économique, écologique, etc.). Le néolibéralisme, «la forme principale d'expression de la raison instrumentale», domine. La pensée utilitaire s'impose partout. Nous sommes de plus en plus condamnés à chercher individuellement un sens à notre vie. Le libéralisme se présente comme une doctrine neutre, mais il ne l'est pas. Son culte de l'intérêt privé et du bonheur individuel entraîne une dépolitisation des sociétés, une «morale de la déliaison».

Le néolibéralisme chante l'autonomie individuelle, mais il dépossède l'individu de son droit de regard sur les affaires publiques et l'abandonne à un univers de concurrence exacerbée où règnent «la décomposition sociale» et «l'enfermement individualiste», terreaux propices à une «corruption morale accélérée» et à une montée de la désespérance.

«Il ne reste plus qu'à espérer que le jour où l'homme du ressentiment fera basculer l'ordre en place, écrit gravement Jean-François Lessard, qui n'a pourtant rien d'un gauchiste exalté, il ne versera pas à nouveau dans des pathologies collectives inédites.» Costaud, cet essai nous invite à prévenir le pire en renouant avec une conception de l'autonomie moderne à la fois privée et publique.

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louisco@sympatico.ca
20 commentaires
  • luc papineau - Inscrit 8 janvier 2011 01 h 44

    Technologie? Ah bon

    «Dans le traitement qu'ils ont réservé aux Juifs, les nazis ont poussé à fond ces processus de distanciation et de déresponsabilisation, notamment par l'usage de la technologie.»

    Il est vrai que 2 900 000 sont morts dans des camps d'extermination. Mais 800 000 Juifs sont morts de privation ou dans les getthos et 1 400 000 dans des fusillades à ciel ouvert On est loin de la technologie distanciatrice dans ces deux derniers cas.

  • Normand Paradis - Abonné 8 janvier 2011 03 h 17

    Le nazisme et moi...

    Simplement merci. Belle présentation d'un ouvrage marquant pour la compréhension de l'évolution de nos sociétés et de l'influence des progrès technologiques. Adolphe H. fut artisan de l'invention de l'autoroute (autobahn), l'auto du peuple (Volkwagen), la fusée spatiale (v-2), la bombe atomique, l'avion furtif, et Bénito M. l'avocat des sommets économiques sectoriels et des grappes industrielles (faisceaux) en économie, des autoroutes (autostrada). Le nazisme et le fascisme furent combattu par nos pères, avec raison mais représentaient effectivement un progrès technologique et une régression sociale. Il est important de constater les incidences régressives actuelles du progrès technologique. Un homme averti en vaux deux...alors soyons collectivement prévenu, personne n'est à l'abri des plus condamnables dérives. Surtout pas moi...et vous?

  • Denis Marseille - Inscrit 8 janvier 2011 08 h 29

    La montée des extrémismes

    Le vingtième siècle fut surtout célèbre pour la montée des extrémismes. On parle beaucoup des nazis mais on a tendance à passer sous silence le Stalinisme et les camps de travail sibériens.

    Cette polarisation des idéaux a eu comme effet de diviser le monde en deux.

    Plus jamais de camps de concentration, plus jamais de camps de travail, plus jamais de mur de la honte...

    Nous vivons présentement une nouvelle forme d'extrémisme. Religieux cette fois-ci...

    Le vingt et unième siècle redonnera ses lettres de noblesses aux individus au détriment des organisations ou ne sera pas!

  • Stéphane Martineau - Inscrit 8 janvier 2011 09 h 18

    Une présentation qui donne envie de lire ce livre

    Votre présentaton de l'ouvrage de Lessard donne envie d'aller y voir plus en profondeur. Réfléchir sur et pour notre monde est un exercice nécessaire de démocratie tout en étant aussi un acte de résistance contre la situation actuelle où on nous voudrait bêtement afférés et «intrumentalement utiles». Merci à vous.

  • Geoffroi - Inscrit 8 janvier 2011 10 h 00

    Inquiétant et fragile

    Vous écrivez :
    « Costaud, cet essai nous invite à prévenir le pire en renouant avec une conception de l'autonomie moderne à la fois privée et publique.»

    Qui nous permettra de parvenir à cette "autonomie moderne" ?
    Maxime Bernier, le Réseau Liberté Québec, Charest, Harper, Sarkozy, Berlusconi, Ben Laden, Desmarais, Péladeau, Radio-Canada ?

    Le courant droitier actuel est-il le prélude à un contôle public accru par une droite de plus en plus extrême ?

    Inquiétant. S'il n'y avait Le Devoir et une certaine liberté de presse, que nous resterait-il comme espace d'autonome privée et publique ?

    Tout ça est fragile.