Que les riches payent

«Que les riches payent!» Tel était le slogan d'un groupuscule marxiste-léniniste du Québec des années 1970. Tel est aujourd'hui le mot d'ordre de quelques multimilliardaires éclairés, comme Warren Buffet et Bill Gates.

Mais tel n'est certes pas le slogan du jour en cette fin 2010, au moment où les banquiers fous de 2008, qui avaient amené le monde au bord du gouffre, rient d'avoir été sauvés par les États, pendant que le petit contribuable européen entre dans une longue période d'austérité. Là, ce serait plutôt: «Que les pauvres payent!»

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L'exemple peut-être le plus net de ce rétablissement au détriment des États — et finalement, des gagne-petit —, c'est l'Irlande. L'Irlande, qui, dans sa mémoire nationale profonde, a gardé le souvenir de la misère et de l'injustice... qu'elle avait tenté d'oublier en s'étourdissant avec la subite prospérité des années 1990 et 2000.

L'Irlande, modèle du libéralisme bancaire et des bas impôts au cours de ces deux décennies fabuleuses — ou maléfiques —, a connu une chute vertigineuse après 2008. L'État est accouru au secours des banques aventurières, dont la fameuse Anglo Irish, ramassant une ardoise de quelque 40 milliards de dollars... immédiatement inscrite au passif national.

Cet État, naguère fier de ses «déficits zéro», est ainsi devenu du jour au lendemain champion toutes catégories en Europe, avec, pour la seule année 2010, quelque 30 % de déficit (rapporté au PIB national). Chiffre ahurissant lorsqu'on sait que les obsédés de la chose commencent à s'énerver dès qu'on dépasse les 4 ou 5 %.

Une dette bancaire privée a ainsi été reprise intégralement par les contribuables. Les fonctionnaires irlandais dont les salaires ont été réduits de 15 %, les étudiants qui voient leurs droits de scolarité monter en flèche peuvent se dire qu'ils paient directement, de leur poche, les folies des banquiers, dont certains sont disparus dans la nature avec une partie de la caisse.

Pourtant, il y avait de bonnes raisons de croire, à l'automne 2008, que la santé de l'économie globale ne pouvait se passer d'un système de crédit qui fonctionne correctement, et donc de banques en santé. Et qu'en conséquence, il fallait intervenir pour éviter que les plus importantes ne fassent faillite, entraînant tout le monde dans la catastrophe. Certains s'en réjouirent alors, pensant que cet épisode annonçait un retour en force de l'État, avec banques nationalisées, réglementations strictes, etc.

Deux ans et demi plus tard, les banquiers — ceux de Wall Street, en particulier — sont morts de rire, aussi gras que naguère, sans aucune gratitude et totalement impénitents (à de rares exceptions près). Les réglementations nouvelles, annoncées à grand renfort de tambours, sont finalement légères... et les Cassandre voient de nouvelles bulles se former à l'horizon. Pendant que le «petit», en Irlande, en Grande-Bretagne et ailleurs, paie la note.

De quoi donner raison aux gauchistes !

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Et où sont-ils, ceux qui aujourd'hui disent sérieusement «Que les riches payent!» et agissent en conséquence? Pas en Europe, où l'obsession du déficit, et donc la réduction des programmes sociaux, a pris le pas sur toute autre considération. Et pas non plus à Wall Street, ni à la Maison-Blanche, où Barack Obama — il est vrai forcé au compromis par la droite républicaine — a signé la reconduction des baisses d'impôts pour les super-riches.

Non: ce sont deux personnalités américaines sortant du rang, Bill Gates et Warren Buffet — les plus colossales fortunes du pays —, qui ont lancé en juin de cette année un appel pour que tous les milliardaires américains s'engagent à abandonner au moins 50 % de leur patrimoine à des oeuvres caritatives.

C'est Buffet lui-même qui s'insurgeait contre le fait qu'il ne payait en impôt que 19 % de ses revenus bruts (tirés de dividendes), alors que ses propres salariés, à quarante, cinquante ou soixante mille dollars annuels, en payaient 30 %! Qui faisait observer que les 400 personnalités les plus riches des États-Unis possèdent des actifs de 1400 milliards, lesquels pourraient être mis à contribution pour alléger la souffrance et relancer l'économie. Et qui déclarait même: «Il y a une lutte de classes aux États-Unis... et ce sont les riches qui gagnent!»

Lorsqu'un tel retour aux évidences «sociales» passe par la bouche de ceux qui profitent le plus du système, il y a de quoi se poser de sérieuses questions.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com

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2 commentaires
  • stellier - Inscrit 28 décembre 2010 14 h 59

    Le secret est dans les îles....

    Qu'on commence seulement à faire payer leurs impôts aux Bronfman, Rizutto et autres Irving de ce monde, puis qu'on imite nos cousins du sud qui financent leurs polices à même les comptes de banque mafieux. L'argent existe sauf, que comme les petits oiseaux, elle préfère les pays chauds.
    Quand on se désole que des pays comme la Grèce ou l'Irlande sont endettés, au bord du gouffre, c'est en fait de leur classe moyenne dont il s'agit. Le Québec qui, dit-on, n'a plus le moyen de ses ambitions. C'est sa classe moyenne qui agonise sous les charges fiscales. Les discours idéalistes, qu'ils soient de philantropes milliardaires ou de militants réactionnaires, ça reste du vent si c'est pas porté par la masse. La solution est quelque part entre Warren Buffet et Françoise David.

  • Michel Desautels - Abonné 30 décembre 2010 12 h 57

    merci François Brousseau

    je suis d'accord avec Stellier et je trouve réconfortant ce genre de texte. C'est étrange mais il me vient une question depuis que j'ai lu ce texte. Est-ce que François Brousseau aurait eu la même latitude pour écrire ces lignes s'il avait travaillé à La Presse ou au Journal de Montréal (avant ou après le lock-out, bien entendu) ?? De toute façon, merci M. Brousseau et longue vie au Devoir.