Le père Noël des riches

Nous ne fêtions pas Noël quand j'étais enfant. C'était un ordre sans appel de Marie-Louise, ma grand-mère, qui avait décrété que le père Noël, c'était pour les riches et qu'il ne s'arrêtait jamais chez les pauvres comme nous. Par contre, nous fêtions le jour de l'An parce que c'était le début d'un temps nouveau et que chaque nouvelle année permettait de rêver que nous nous tirerions mieux d'affaire et que notre vie serait moins difficile. Marie-Louise ne disait jamais «Noël». Elle disait «Christmas». Elle prétendait que le père Noël ne parlait que l'anglais. Le pire, c'est qu'elle avait raison.

J'ai pu m'en rendre compte quand j'avais six ans. Ma mère m'avait bien expliqué que le père Noël n'existait pas et que ce gros bonhomme qu'on voyait partout n'était qu'un monsieur déguisé qui était payé pour faire le père Noël. Je ne la croyais qu'à moitié jusqu'au jour où elle m'a emmenée voir le défilé Eaton, rue Sainte-Catherine. Le fameux père Noël faisait de grands signes de la main aux enfants massés le long du trottoir et criait «Merry Christmas» en riant très fort et en se tapant sur le ventre. Pas de «Joyeux Noël», même ses «Oh! oh! oh!» sonnaient anglais.

Quand j'ai raconté le résultat de mon enquête à ma grand-mère, elle m'a expliqué pourquoi ça ne servirait à rien d'écrire au père Noël comme d'autres enfants le faisaient. Elle m'a expliqué que c'étaient les parents qui payaient pour les cadeaux que les enfants recevaient à Noël et que c'est à eux qu'il fallait dire merci. Cette année-là, je voulais des patins, un traîneau, des bandes dessinées en français (elles étaient très rares à l'époque), un pyjama, une tuque et des mitaines, et un chien vivant. J'ai reçu un bouquin de bandes dessinées en anglais et Marie-Louise m'a donné une tuque et des mitaines. Une récolte à la mesure de nos moyens.

Le cas du père Noël a été réglé pour toujours. Beaucoup plus tard, quand j'avais 12 ou 13 ans, je suis allée chez Eaton avec des copines. Elles s'installaient dans la file pour attendre de s'asseoir sur les genoux du père Noël pendant quelques minutes. Je les attendais à l'écart. Pas question que j'aille m'asseoir sur les genoux de ce vieux bonhomme qui n'avait jamais pris le temps de constater que j'existais seulement. Christmas n'existait pas pour moi.

Nous avons fêté le jour de l'An jusqu'à la mort de ma grand-mère. Puis, la famille, qu'elle tenait soudée ensemble, s'est éparpillée. Plus rien n'était comme avant. Elle était partie avec la recette du bonheur. Sans elle, il ne nous restait que le quotidien, qui pesait lourd sur notre capacité de fêter.

Ce n'est qu'après la naissance de mon premier enfant que le père Noël a refait irruption dans ma vie. On me disait qu'il fallait donner du rêve aux enfants et que de les laisser croire au père Noël était une bonne chose. On me disait que ça faisait partie de l'enfance que de croire au père Noël et de découvrir petit à petit que ce n'était pas vrai. Je croyais pour ma part que c'était accepter que votre enfant découvre très tôt que vous lui aviez menti, que tout le monde lui avait menti et que sa déception le marquerait à jamais. J'ai été jugée trop sévère et j'ai dû accepter que le père Noël se réinstalle parmi nous.

Le monde avait un peu changé cependant. Le père Noël avait appris quelques mots de français. Mon fils a écrit sa lettre d'usage avec sa liste de cadeaux. Je me suis assurée qu'il ne demande que ce que nous pouvions lui offrir. Sage précaution.

Aujourd'hui, ce qui me manque, ce n'est jamais Noël, c'est le jour de l'An. Vous n'avez aucune idée de ce que je donnerais pour retrouver Marie-Louise, la grande famille, les gigues, les chansons à répondre de mon grand-père, la douce voix de tante Juliette, les chansons un peu grivoises de mon oncle René et le Titi de Paris que chantait mon oncle Gérard, et, un peu à l'écart, ma mère, discrète, qui veille à ce que tout le monde mange à sa faim et boive raisonnablement. Ils sont tous partis avec les rires, les larmes, les disputes qui meublaient nos heures de célébration. Le sens de la fête est mort avec eux.

On nous annonce que nous serons bientôt huit millions de Québécois. Parmi ces huit millions, il y en a beaucoup qui n'auront jamais connu ce que je viens de raconter. Comment arriveront-ils à partager ce que nous sommes? Question difficile s'il en est une. Matière à réflexion pour tous ceux qui pensent que Noël devrait être la fête de la solidarité humaine. La trêve de la course folle vers le vide.

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