Et puis euh - Tant que ça continue

Abordons la situation par une évidence: pour assister à quelques renversements spectaculaires dans le merveilleux monde du sport™, il faut être disposé à se taper beaucoup, beaucoup de joutes à sens unique, de massacres et autres dégelées. Si l'on éteint son appareil télévisuel dès que c'est 5-0 — on n'a quand même pas oublié cette soirée du 19 février 2008 quand Canadien avait surmonté pareil déficit face aux Rangers pour finalement se retrouver sur le dessus du paquet après fusillade de barrage, j'ose espérer — ou 35-3 — le 3 janvier 1993, les Bills de Buffalo tiraient de l'arrière par cette marque au troisième quart mais ils l'avaient emporté 41-38 en prolongation — on s'expose à se priver de bien des choses, pour reprendre le mot de l'expert, incroyables.

Exemple concret: les Giants de New York menaient 31-10 avec un peu plus de sept minutes à jouer dimanche, et il était difficile de résister à la tentation de se dire in petto que tout est vanité et d'aller se mitonner un Hamburger Helper afin de mettre un peu de piquant dans une soirée dominicale par essence absurde.

Ben, il fallait pas.

Car les Eagles de Philadelphie ont rapidement inscrit trois majeurs convertis, dont un à la suite d'un recouvrement de botté court, et paf, en moins de temps qu'il n'en faut pour faire revenir une livre de boeuf haché maigre, on se retrouvait à 31-31. Nouveau match, comme ils disent à la télé, bien qu'il ne restât guère qu'une minute et des poussières au cadran officiel.

Puis, avec 14 secondes à faire, les Giants furent contraints de dégager. Or qu'est-ce qu'on doit faire en pareilles circonstances, d'après vous? Fectivement: envoyer sans détours le ballon en touche, question d'éviter un retour, plus dangereux qu'un premier jeu de l'adversaire, dont l'unique recours devient dès lors un je-vous-salue-Marie à faible quotient de succès même si le fruit de ses entrailles est béni.

Mais c'était sans compter sur le fait que de l'eau s'immiscerait dans le gaz. Remise un peu haute au botteur recrue Matt Dodge, qui n'a pas le temps de se placer comme il le voudrait. Le botté se transforme en flèche vers le retourneur DeSean Jackson, l'un des plus explosifs de tout le football professionnel américain. Jackson attrape le ballon, l'échappe, le récupère. Il ne semble avoir nulle part où aller, mais il fonce droit devant, une brèche s'ouvre, et voilà, comme il court pas mal vite, il se rend jusqu'au bout. Il pousse même l'audace jusqu'à longer sur une bonne distance la ligne des buts avant d'entrer dans la zone, bien qu'un demi des Giants soit près de lui, question de s'assurer que le temps est écoulé. 38-31.

Valait-il la peine de rater un dénouement aussi rocambolesque pour un Hamburger Helper? Je vous laisse en débattre.

À la radio, le descripteur des Eagles a déraisonnablement frôlé la syncope en relatant la séquence. Et il a bien dit qu'il s'agissait du deuxième Miracle at the Meadowlands.

À ce moment, ne rien vous cacher, j'éprouvai nettement une sensation de frisson de bon vieux temps dans la région.

Ça se passait le 19 novembre 1978. Giants 17, Eagles 12, avec 31 secondes à jouer. Les Giants ont la possession du ballon à leur ligne de 26. Troisième essai et deux verges à gagner. Les Eagles n'ont plus de temps d'arrêt, le quart-arrière Joe Pisarcik n'a qu'à mettre un genou au sol et ce sera bonsoir la visite.

Au jeu précédent, Pisarcik a posé le genou au sol, mais il a été bousculé lorsque la ligne défensive des Eagles, à l'encontre d'une certaine loi non écrite, a vargé dans le tas. Le coordonnateur de l'attaque des Giants, Bob Gibson, ne veut pas que cela se reproduise et, de toute manière, il est plutôt contre ça, les genoux au sol. Trouve ça un peu moumoune, genre. L'est de la vieille école, Gibson, de quand on jouait avec pas de casque et de quand un joueur sonné était autorisé à retourner au jeu lorsqu'il pouvait dire combien de doigts on lui montrait.

Gibson, à l'insu de l'entraîneur-chef John McVay, commande donc une remise au porteur de ballon Larry Csonka, l'ancienne vedette des Dolphins de Miami. Dans le caucus, c'est la consternation lorsque Pisarcik fait part de la décision. Mais on procède quand même. Et ce qui devait arriver arriva.

Pisarcik a déjà du mal avec la remise en jeu et sa tentative de refiler le ballon à Csonka est toute croche. Le ballon touche la hanche de Csonka et chute au sol. Pisarcik tente de sauter dessus, mais c'est plutôt un demi défensif des Eagles, Herman Edwards, qui s'en empare sur un bond. Puisque la bourde a été commise dans le champ arrière des Giants, Edwards a la voie complètement libre devant lui. Il galope 26 verges jusqu'à l'en-but, et voilà le travail. Philadelphie 19, New York 17.

À l'époque, les Giants en arrachaient depuis de nombreuses années, et ce jeu est rapidement devenu le symbole de leur turpitude.

Mais la vraie morale à tirer de ces histoires, mesdames-messieurs, c'est que ce n'est jamais terminé, jamais au grand jamais, tant que ça continue.

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Il n'y a pas de temps des Fêtes sans temps des Bowls, vous savez, ces matchs de football universitaire avec de drôles de noms. Tenez, ce soir même, une affiche rien de moins qu'alléchante, Southern Mississippi et Louisville croisent le fer dans le Beef O Brady's St. Petersburg Bowl. Il y aura aussi le San Diego County Credit Union Poinsettia Bowl et le Kraft Fight Hunger Bowl, entre autres, sur les 35 joutes au programme.

Mais si vous avez autre chose de plus important à faire, je comprends.