Le monde est fixe

On dit souvent qu'une semaine est une éternité en politique. À l'opposé, il arrive que certaines années paraissent éternellement longues. L'année politique fédérale 2010 est de cette eau. Les partis piétinent et les sondages le leur rappellent en montrant qu'ils jouissent, à quelques points près, du même niveau d'appui qu'aux élections de 2008.

On en est là parce qu'aucun des deux grands partis n'agit de manière à se détacher du peloton. Les conservateurs, par exemple, sont incapables de ne pas torpiller le moindre rebond qu'ils connaissent dans la faveur populaire. Ainsi, l'avance prise à l'automne 2009, avec 40 % des intentions de vote, s'est évanouie sous les coups d'une prorogation de session inattendue et contestée au début de 2010. Ils ont commencé à reprendre du poil de la bête à l'arrivée de l'été, mais pour mieux trébucher avec leur décision controversée d'éliminer le questionnaire long du recensement.

La gestion de son plan économique aurait dû aider le gouvernement Harper. Après tout, les choses vont dans le bon sens et le gouvernement ne s'est pas gêné pour le publiciser. Malgré cela, il n'arrive pas à semer ses adversaires.

Il n'y parvient pas parce que, en tout autre domaine, il s'en tient à sa recette habituelle: creuser et exploiter les lignes de fracture qui traversent l'électorat. Il le fait avec son infatigable campagne pour la loi et l'ordre, son opposition au registre des armes à feu, son inaction par rapport aux changements climatiques, la promotion d'une initiative internationale sur la santé maternelle et infantile qui exclut l'avortement, et ainsi de suite. Ces politiques cimentent sa base mais limitent son attrait auprès du reste de la population.

Et ce n'est pas son bilan législatif qui dissipera l'impression de piétinement. Le «recalibrage» promis avec la prorogation ne s'est pas réalisé, comme l'a bien démontré ma collègue Hélène Buzzetti cette semaine. Le gros du menu est composé de restants de l'année dernière, des projets de loi morts au feuilleton à cause de cette prorogation.

Le gouvernement avait promis, dans son discours du Trône, que 2010 serait l'«année où les yeux du monde entier [seraient] tournés vers le Canada». Ce fut le cas et cela n'a pas très bien servi ce gouvernement, qui a mené le Canada à sa première défaite dans une course pour un siège au Conseil de sécurité des Nations Unies. Et que dire des sommets du G8 et du G20, dont la facture et la folie sécuritaire font encore jaser.

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Les libéraux, leur chef en particulier, ont essayé toute l'année de faire décoller la machine. Ils ont commencé l'année avec des assemblées publiques et la tenue d'une grande conférence politique à Montréal. Puis le chef est parti en tournée tout l'été, testant ses moyens et son organisation. Cet automne, il a multiplié les rencontres à micros ouverts. Tout ce travail acharné n'a réussi qu'à maintenir le parti à flots dans les sondages, sans que Michael Ignatieff en profite. Il demeure le mal-aimé des quatre chefs fédéraux.

Son image et celle de son parti restent floues, malgré finalement plusieurs prises de position claires. Les libéraux militent pour un programme pour les aidants naturels et une meilleure protection des pensions. Ils s'opposent à la réduction des impôts des entreprises, à l'achat sans appel d'offres de 65 avions de chasse F-35, à l'abandon du registre des armes à feu. Ce dernier dossier à d'ailleurs été un test pour le chef libéral, qui a imposé la ligne de parti. La même discipline a prévalu quand est venu le temps d'appuyer la prolongation de la présence militaire canadienne en Afghanistan, ce qui allait dans ce cas dans le sens des conservateurs. Cette clarté n'est cependant pas uniforme. La confusion et l'hésitation prévalent encore dans d'autres dossiers.

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Cela nuit au Parti libéral. Un sondage réalisé par la firme Abacus a montré cette semaine combien l'identité des partis était claire aux yeux de leurs partisans et de leurs opposants. Sauf dans le cas des libéraux.

Les répondants devaient choisir, dans une liste d'énoncés, ceux correspondant le mieux, selon eux, à chaque parti. Symptôme de la polarisation suscitée par M. Harper et de sa sédimentation, les partisans conservateurs n'avaient que des éloges pour leur parti, alors que leurs opposants n'y voyaient que des défauts. Dans le cas du Bloc québécois et du NPD, partisans et opposants s'entendaient sur certaines qualités. Dans le cas du Bloc, on jugeait qu'il défendait les intérêts des gens de sa province. Dans celui du NPD, qu'il défendait des gens de tous horizons et s'intéressait aux «gens vraiment dans le besoin».

Le Parti libéral est perçu comme le plus modéré, mais le quart de ses propres partisans le trouvent divisé, un cinquième d'entre eux pensent qu'il promet n'importe quoi pour gagner des votes et seulement un peu plus de la moitié (54 %) disent qu'il «défend les intérêts de gens comme [eux]». On parle de partisans, ici.

Il faudra beaucoup pour que l'échiquier politique bouge. Les controverses, les débats, les questions éthiques, les déceptions internationales, les faux pas des uns et des autres ont semblé sans effet cette année. La joute parlementaire a paru tout aussi incapable de départager les partis. Une campagne électorale parviendrait probablement mieux y arriver. Reste à savoir qui mettra le doigt sur la détente et quand... Ce sera la question de 2010.

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mcornellier@ledevoir.com
6 commentaires
  • Serge Granger - Abonné 20 décembre 2010 07 h 56

    Des «libéraux» conservateurs

    Les libéraux ont voté pour le projet de loi C-15 prévoyant des peines minimales de 6 mois pour possession de cannabis. Ensuite ils accusent les conservateurs de construire des prisons. Que dire de plus... Pas surprenant que les «libéraux» sont insipides.

  • michel lebel - Inscrit 20 décembre 2010 08 h 20

    La vie continue...

    Une situation pour le moins peu emballante! Une situation plutôt bizarre! Le pays fonctionne, les gens ne veulent pas d'élections, la politique est un peu tombée dans les limbes, et la vie continue. .. Étrange, mais c'est ainsi.

  • Bernard Gervais - Inscrit 20 décembre 2010 08 h 59

    Message aux chefs des principaux partis à la Chambre des Communes

    Certains analystes s'attendent à de nouvelles élections fédérales au printemps.

    Même si les faiblesses des partis d'opposition lui permettent déjà de le faire assez souvent, M. Harper rêve toujours de diriger un gouvernement majoritaire et, par conséquent, aimerait bien en effet appeler à nouveau les électeurs aux urnes afin d'atteindre un tel objectif.

    Sauf que, selon les résultats des récents sondages portant sur les intentions de vote, rien n'indique qu'il pourrait vraiment y parvenir. Le vote reste assez divisé.

    De plus, M. Harper - et cela vaut aussi pour son adversaire libéral ! - devrait savoir que la population, dans son ensemble, ne veut rien savoir d'une nouvelle campagne électorale fédérale. La plus récente a eu lieu il y a à peine deuc ans !

  • Loraine King - Inscrite 20 décembre 2010 10 h 40

    @Serge Granger

    Le projet de loi C-15 est mort au feuilleton lors de la prorogation l'hiver dernier. Il fut réintroduit au Sénat par le gouvernement et se nomme dorénavant S-10. Il a été adopté de justesse en première lecture au Sénat, mais il n'est pas encore au feuilleton de la chambre des communes. Avant de condamner les députés libéraux pour leur vote, donnez-leur au moins la chance de voter!!!

  • Pierre Rousseau - Abonné 20 décembre 2010 10 h 58

    Polarisation?

    Il est intéressant de noter dans l'article que la question du registre des armes à feu de chasse revient incessamment. Ce qui est ironique c'est que le registre en soi ne fait rien pour augmenter la sécurité de qui que ce soit mais ça donne beaucoup plus de contrôle et de pouvoirs arbitraires à la police (dans les pays fascistes on se sert du registre pour savoir qui a des armes et où elles sont de sorte qu'on puisse les saisir en cas de troubles intérieurs) et ça criminalise des gens qui autrement n'auraient rien à voir avec la loi. Or, ce devraient être les conservateurs qui poussent le maintien du registre car ça s'insère très bien dans un programme de la loi et de l'ordre - d'ailleurs les chefs de police le mentionnent souvent - alors que les libéraux eux, avec la gauche du NPD et du Bloc devraient en fait s'y opposer comme justement un élément de plus qui criminalise des citoyens ordinaires et justifie un tant soit peu la construction de nouvelles prisons.

    Ce n'est qu'un exemple mais on voit que les principes peuvent facilement prendre le bord pour des motifs électoralistes, bien en dehors de l'idéologie de base des partis politiques. Donc, pour le citoyen ordinaire, ces partis n'ont pas réellement de principes clairs mais font flèche de tout bois pour « acheter » nos votes et le choix entre l'un et l'autre est souvent du pareil au même. Il ne faut donc pas se surprendre du peu d'appétit pour des élections des gens en général, sauf pour les partisans indéfectibles qui veulent que le parti actuellement au pouvoir ait une chance d'être défait.