Mauvaise année pour l'Europe

L'année qui s'achève aura été l'année noire de l'Europe. Déclin américain, émergence de plus en plus agressive de la Chine, remontée de l'Amérique latine (et même un peu de l'Afrique, malgré les Laurent Gbagbo et Robert Mugabe du continent noir): tout cela est vrai, tout cela s'est confirmé cette année encore... Mais s'il faut désigner, en 2010, un continent paralysé par ses contradictions, c'est bien de l'Europe qu'il s'agit.

C'est là, sur le Vieux Continent, que les métastases de la crise financière de septembre 2008 aux États-Unis ont fait et continuent de faire le plus de mal aujourd'hui. C'est là — dans le contexte d'une identité continentale incertaine et d'une monnaie commune contestée — que la crise financière s'est transmuée, le plus clairement, en crise économique et politique de premier ordre.

C'est là que cette «terre de coopération et d'intégration», rêvée par les pères de l'Europe, est devenue un espace de concurrence féroce, voire de guerre économique entre des États-nations... de plus en plus «séparés» par leur monnaie commune.

C'est aussi là, sur le Vieux Continent, que la nouvelle religion de l'austérité «immédiate et à tout prix», de la priorité donnée quasi exclusivement à la lutte contre les déficits publics, a frappé de plein fouet en 2010, l'Allemagne et le Royaume-Uni en tête. Et c'est là, peut-être, qu'elle se verra réfutée en 2011 par une rechute, conséquence justement de cette orthodoxie ultradogmatique et trop pressée.

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Parmi les petites et grandes leçons de 2010, il y a cette histoire parallèle de l'Islande et de l'Irlande. En 2009, un adage instantané à l'ère Twitter disait: «Quelle est la différence entre l'Irlande et l'Islande? Une lettre... et six mois.»

Sous-entendu: l'Islande vient de couler, avec ses prêts bancaires délirants et ses bandits cravatés qui s'enfuient avec la caisse (on était alors en janvier 2009)... et l'Irlande va suivre sous peu.

La suite a été fort instructive, mais pas tout à fait dans le sens prévu à l'époque. L'Irlande a bel et bien «coulé» à son tour, son budget complètement jeté à terre par l'éclatement de la bulle immobilière et de colossales faillites bancaires... directement absorbées par l'État. Elle a même suivi, à l'automne 2010, la pauvre Grèce sur les traces d'un sauvetage «forcé» — bien que toujours temporaire — réalisé par l'Union européenne et le Fonds monétaire international.

Mais la petite Islande, elle — moins de deux ans après avoir touché le fond — montre des signes de reprise économique: reprise négociée sans coupes sauvages dans son modèle social et sans exode de sa population.

Pourquoi? Parce que l'État islandais — contrairement à l'État irlandais — a refusé de reprendre à son compte une bonne partie des dettes privées contractées par des banques aventuristes dont les patrons se sont enfuis. Et parce que l'Islande... possède sa propre devise, qu'elle a laissé se dévaluer considérablement (de quelque 30 %) pour absorber le choc de la crise.

Bien entendu, l'Islande est un pays minuscule qui, du fait de sa taille, affecte peu les équilibres internationaux et en tire peut-être, à l'inverse, une certaine liberté de manoeuvre face aux tendances mondiales. Son exemple n'est pas forcément exportable.

Mais il est savoureux de voir aujourd'hui une Irlande se conformer comme un bon petit singe aux nouveaux canons de l'austérité, sans que ses indicateurs économiques ne s'améliorent... tandis que l'Islande est apparemment récompensée pour avoir dit «merde!» aux banquiers et à la nouvelle orthodoxie européenne qui répète: «Coupez! Coupez partout!»

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Derrière les histoires de l'Irlande et de l'Islande — auxquelles on pourrait ajouter la Pologne, unique pays de l'Europe qui n'a pas connu une récession en 2008-2009 et qui se félicite aujourd'hui d'avoir toujours son cher zloty (dévalué) à la place de l'euro! — se profile un questionnement grave sur l'avenir de l'union monétaire européenne et de l'Union tout court.

D'où le débat actuel, qui oppose deux camps. D'abord, celui des tenants d'une intégration politique plus poussée: seule façon, selon eux, de résoudre la contradiction entre une monnaie unique et des pays souverains profondément différents. Ensuite, le camp de ceux qui disent, comme le député français Nicolas Dupont-Aignan, dans Le Monde de vendredi, qu'il faut rétablir les monnaies nationales, corollaires obligés, selon lui, de la liberté d'action gouvernementale et de la souveraineté nationale.

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com
8 commentaires
  • Gabriel RACLE - Inscrit 20 décembre 2010 07 h 00

    Ah! L’Europe

    La création pacifique d’une Europe unie est certainement l’entreprise humaine la plus colossale jamais tentée. Les précédents ont toujours été réalisés par la force, depuis l’Empire romain aux tentatives d’un certain Adolf Hitler, sans oublier l’empire napoléonien ou l’Empire austro-hongrois, qui n’étaient que des réalisations partielles et éphémères
    C’est sur un passé de luttes, de guerres, de rivalités, d’oppositions qui pendant des siècles n’ont cessé de voir des États s’affronter, dominer, disparaître, renaître, que l’Europe actuelle tente de se construire et il n’est guère surprenant qu’elle soit secouée par des crises, dont certaines sont créées par des profiteurs qui tentent de tirer parti – et fortune – de la situation.
    Une erreur a été cependant commise, celle de créer l’Europe de l’argent, de l’euro, avant l’Europe politique. Il est vrai que les pressions étaient fortes de la part de parties intéressées pat cette monnaie unique, entreprises en tout genre qui exportent principalement sur le marché européen, banques pour faciliter leurs transactions financières, et États qui, finalement, ont vu dans la création de cette monnaie unique un moyen de réaliser plus rapidement l’unification ou l’intégration des États. Mais nombre de ceux-ci n’étaient pas prêts et conservaient encore leurs réflexes nationaux.
    Les États essaient de mettre en place des mesures de rattrapage, de colmatage, de soutien. L’avenir dira ce qu’il en sortira, mais si l’Europe s’en sort, elle en sortira renforcée, car c’est dans l’union qu’elle peut trouver une issue aux crises qu’elle affronte en ce moment.

  • Catherine Paquet - Abonnée 20 décembre 2010 09 h 18

    Il n'y a pas vraiment deux camps. Les lucides dominent largement.

    Il y a comme partout ailleurs des nostalgiques d'avant l'abandon des souverainetés nationales pour construire une Union européenne qui peut traiter d'égal à égal avec les États-Unis, la Chine ou la Russie. Mais les réalistes, ou les lucides, comme on les appellerait ici, voient et savent bien que l'union européenne est cpable et est en voie de se donner des instruments économiques, monétaires et politiques qui lui permettent de soutenir les pays membres en difficultés, par leur faute, disons le, et qui doivent adoper des mesures d'autérité qu'ils auraient du adopter tôt ou tard, qu'ils aient conservé ou pas leur devise nationale.
    L'Union européenne est en tout point "A work in progress" qui évolue lentement à cause de la disparité entre les partenaires en présence et à cause de l'ampleur des enjeux, mais ne doutons pas que dans quelque temps, l'union européenne arrivera à utiliser son énorme capacité d'emprunt, en créant des mécanismes et des valeurs négociables, comme des obligations, afin de solidifier la cohésion de cette immense construction qui englobe tout un continent.

  • Patrick Bougrelle - Inscrit 20 décembre 2010 10 h 14

    Crise de l'État-Providence

    Les États européens en crise sont ceux ayant adopté l'Euro sans renoncer à leur culture de la dépense publique, surtout sociale.

    Or les dépenses sociales sont non seulement difficiles à révoquer, mais il est même difficile de les infléchir. Ainsi les trajectoires ascendantes de ces dépenses ont-elle continué après que leurs rentrées fiscales s'étaient écroulées pour des causes exogènes ou endogènes.
    Voir par exemple là: http://blog.turgot.org/index.php?post/Les-vé

    Il faut aussi que les utopistes se rendent à l'évidence: la dépense sociale ne peut rien résoudre, car toute mesure sociale a un coût récurrent pour un effet transitoire. C'est pourquoi on voit la demande de dépense sociale, et son coût global, croître indéfiniment.
    La société s'y adapte, des secteurs privés disparaissent, et les secteurs nationalisés accroissent toujours la pénurie.
    Ainsi voit-on en France la pénurie de logement à prix modique s'aggraver en même temps que la construction des HLM (http://blog.turgot.org/index.php?post/Bénar, et les augmentations de salaire minimal irréfléchies aggraver le paupérisme.
    Sur le paupérisme causé par la dépense sociale, voir l'essai de Tocqueville, qui avait tout compris dès 1840.
    Tout comme son contemporain Frédéric Bastiat: http://bastiat.org/fr/l_Etat.html.

    POur ma part je me désole de voir la dépense publique ronger la solidarité sociale, par une nationalisation rampante et uen défausse généralisée des contribuables sur l'État, le devoir humain d'aider son prochain étant remplacé par une litanie de "droits à" supposément opposables à l'État-Providence, en tout irréalisme.

  • Patrick Bougrelle - Inscrit 20 décembre 2010 10 h 34

    Inflation et endettement, les deux piliers de la dépense sociale

    Pour en revenir aux maux de l'Europe:
    Le demande populaire insatiable pour plus de dépense sociale peut être affrontée ou satisfaite, mais alors de manière provisoire et au prix de l'inflation ou de l'endettement.
    L'Euro limite fortement la première solution, mais favorisait la seconde par des taux faibles. Les politiciens ont donc cédé, sacrifiant l'avenir à leur intérêt immédiat.

    Mais ne pas adhérer à l'Euro ne fait que retarder l'inévitable.
    Ainsi la Suède a-t-elle radicalement revu ses prestations sociales et libéralisé à tout-va dès 1997; elle est aujourd'hui prospère.
    L'Allemagne a réduit ses dépenses sociales au cours de la décennies écoulée, dans le cadre de l'agenda 2010, avec le succès économique que nous constatons maintenant.
    Plusieurs pays occidentaux démontrent que ce n'est pas la mondialisation qui fragilise l'économie des pays développés d'Europe, mais des dépenses sociales irréalistes.

    Mais les bonnes intentions étouffent la pensée critique, et il est plus commode de condamner les spéculateurs, qui pourtant ne sont que la conséquence du problème et non sa cause. La spéculation est d'ailleurs très utile: Elle consiste à anticiper, à agir en fonction de prévisions, donc elle amortit les crises, qui seraient bien plus abruptes sans elle.

    Les crises prochaines en Europe étaient donc inéluctables, avec ou sans Euro, avec ou sans crise bancaire. Il est notamment effarant de voir la France incapables de sortir d'une spirale qui a commencé en 1974 (dernier budget équilibré):
    Le choc d'une crise de la dette française (64 millions d'habitants, PIB 2100 millards $) serait catastrophique, il en résulterait une crise bancaire majeure (encore une fois à cause de régulations idiotes qui obligent les banques à se surcharger en obligations d'État au lieu de financer les entreprises).

  • Pierre Rousseau - Abonné 20 décembre 2010 11 h 08

    N'importe quoi sur l'État providence...

    Les pays qui s'en tirent le mieux en Europe sont justement les pays scandinaves qui ont les taux d'imposition les plus hauts mais qui, en retour, ont les services publics les plus élaborés, en fait le type d'État providence. Il faut aussi dire que ces pays sont très efficaces à faire payer l'impôt et que l'évasion fiscale y est moins répandue qu'en Grèce par exemple. Alors cherchez le problème ailleurs...