Perspectives - Compte de Noël

Sortie de crise difficile, montée du populisme de droite, endettement des ménages canadiens... La scène économique a encore été marquée par de nombreux événements qui ont affecté tout le monde, vraiment tout le monde.

Le père Noël se souvenait du premier ordinateur qu'il avait apporté au petit Julian. C'était un Timex Sinclair 1000 avec 2 kb de mémoire. Qui aurait dit alors que ce petit bonhomme aurait pu le mettre dans une situation aussi délicate quelques années plus tard?

«Elle est là au complet. Il ne manque pas un nom», se répétait, incrédule, le vieux monsieur devant les centaines de millions de noms d'enfants de tous âges qui défilaient devant ses yeux et que n'importe qui pouvait désormais trouver dans Internet en le «googlant».

Il n'osait pas imaginer l'état dans lequel devait se trouver le lutin Appelezmoimaître. On avait déjà de plus en plus de mal à convaincre les parents de mettre le nom et l'adresse de leurs petits chéris sur leur liste de cadeaux afin de pouvoir en faire la livraison, cette histoire allait certainement déclencher une pluie de lettres recommandées d'un tout autre contenu.

Le plus embêtant était que ces petits chenapans de WikiLeaks avaient aussi dévoilé ce qu'il avait écrit dans la marge, à côté de certains noms. Pas que ces enfants, devenus politiciens, banquiers ou entrepreneurs, n'avaient jamais entendu ces critiques sur le compte auparavant, mais, venant du père Noël, ça risquait de faire plus mal.

Chose certaine, cette histoire ne l'aiderait sûrement pas à regagner de la popularité dans les nouvelles puissances économiques, comme la Chine, où on avait commencé à se détourner de lui depuis que la crise économique avait fait tomber de leur piédestal tous ces Occidentaux autrefois présentés comme des modèles au reste de la planète. Les choses s'étaient compliquées encore un peu plus lorsque le père Noël avait, une nouvelle fois, refusé aux dictateurs chinois le titre d'enfants sages. Piqués au vif, ces derniers avaient répliqué en ordonnant aux petits Chinois d'envoyer dorénavant leurs lettres à un certain père Deng dont le traîneau serait tiré par des pandas.

On assistait, à l'inverse, à une recrudescence des demandes de cadeaux provenant des pays riches. Partout, les dirigeants politiques y réclamaient plus de fonds de tiroir à gratter pour équilibrer leurs budgets. Ces appels se faisaient particulièrement désespérés en Europe, où les Allemands disaient en avoir plein le dos de faire des échanges de cadeaux avec les Grecs et les Irlandais.

Mais c'est la situation aux États-Unis qui laissait le père Noël le plus perplexe. Il venait à peine d'y apporter le président tout neuf qu'on réclamait depuis des années qu'il entendait déjà ces petits capricieux dire qu'ils ne l'aimaient plus et qu'ils préféraient même ravoir les chefs qu'ils avaient auparavant.

Le père Noël était très embêté aussi par toutes ces drôles de lettres qu'il s'était mis à recevoir des États-Unis, mais aussi d'ailleurs, et qui lui demandaient des versions étranges de bouquins qu'il croyait pourtant bien connaître. On voulait, par exemple, des traités de droit constitutionnel américain qui ne parlent pas de la séparation de l'Église et de l'État, des livres de sciences naturelles sans aucune mention de la théorie de l'évolution, ou encore de grands ouvrages de sciences économiques dont on aurait expurgé toute référence au rôle de l'État dans le bon fonctionnement des marchés. D'autres réclamaient des livres aux titres improbables, comme Cépamoicélui ou Comment régler les grands problèmes du monde en dix étapes faciles.

Noël du campeur


Au Canada, le vrai temps des Fêtes avait d'abord été précédé par une sorte de Noël du campeur auquel avaient été conviés à Toronto tous les grands chefs d'État de la planète. Cela avait été l'occasion d'une grande distribution d'étrennes, particulièrement pour les forces de l'ordre, mais aussi pour les journalistes étrangers, pour qui les pauvres rennes avaient dû remorquer sur des milliers de milles un ensemble complet de lac artificiel typiquement canadien. On n'y demandait plus de poupées et de petits camions depuis longtemps, ni même de chèques-cadeaux, mais carrément une carte de crédit... une autre carte de crédit. Au Québec, on continuait de lui demander une commission d'enquête qui relevait d'une autre sorte de lutins et on ne s'envoyait plus de cartes de souhaits, mais des mises en demeure.

Tout cela déprimait un peu le bon barbu de 1700 ans. C'était sans parler de ces banquiers, qui disaient à la télé souhaiter par-dessus tout de nouvelles règles plus strictes afin d'éviter une répétition de leurs erreurs passées, mais qui continuaient de réclamer, dans leurs lettres envoyées au pôle Nord, toujours plus de bonus. À propos de son petit coin de pays, la banquise continuait de fondre et de drôles de gens avaient commencé à forer dans son jardin à la recherche d'une nouvelle sorte de gaz à la mode.

Mais le plus désolant était évidemment toutes ces demandes de cadeaux auxquelles il savait bien ne pas pouvoir répondre. Il y avait, par exemple, ces millions de lettres de travailleurs américains à la recherche d'un emploi, ou encore d'Haïtiens demandant seulement un peu de répit.

Le père Noël revint à la liste de noms qui continuait de défiler sous ses yeux et se gratta la tête. «J'y connais rien, mais je n'aurais jamais cru qu'on pouvait faire tout ça avec un Timex Sinclair 1000!»