Médias - Une gorgée de cette décennie

Le pionnier des sondages d'opinion, George Gallup, aimait répéter qu'il suffit d'une gorgée pour tester une bouteille. De même, il suffit de goûter la dernière semaine médiatique pour se rappeler toute la décennie qui achève.

L'expérience laisse un arrière-goût amer-doux comme l'ensemble des gigantesques mutations en cours, porteuses de menaces et de promesses. Comme bien d'autres révolutions, celle du numérique, toujours en cours, renverse le monde pour le meilleur et pour le pire.

Premier événement notable: l'attribution du contrat exclusif de distribution dans le métro de Montréal au quotidien gratuit 24 Heures. L'entente dévoilée jeudi entrera en vigueur le 3 janvier, avec pour première conséquence le rejet hors des stations du concurrent Métro, en place depuis 2001.

La graine des gratuits quotidiens, plantée à la fin du XXe siècle, a fleuri depuis, ici comme ailleurs. Chaque jour, dans une soixantaine de pays, une vingtaine de millions d'exemplaires distribués à l'oeil rejoignent maintenant deux fois plus de lecteurs.

En même temps, la victoire de 24 Heures signale une autre extension du domaine de la lutte pour son propriétaire, l'empire Quebecor. Les plus solidaires observeront que le produit ne fait que passer de l'autre côté des portes du réseau de transport métropolitain. Les plus lucides renoteront que le consortium contrôlant déjà la part du lion des communications au Québec en ingurgite encore un peu plus.

Le deuxième cas concerne le téléchargement illégal. Une enquête menée par l'agence Calysto auprès de 35 000 ados français montre que les trois quarts des 15-17 ans «récupèrent» maintenant sur une base régulière de la musique piratée dans Internet. Le vol commence très tôt, dès 11 ans, pour un jeune sur deux.

Une autre enquête, de la British Recorded Music Industry cette fois, dépeint toute la Grande-Bretagne comme une nation de pirates. Trois chansons sur quatre, soit 1,2 milliard de fichiers musicaux, auraient été téléchargées illégalement par les Britanniques en 2010.

Ici même, les conservateurs refusent de modifier leur projet de législation relatif aux droits d'auteur qui ne prévoit aucune redevance sur la vente des lecteurs personnels de fichiers musicaux. Les artistes québécois ont manifesté leur colère sur la Colline parlementaire. En vain, puisqu'Ottawa ne veut pas de «taxe iPod». Ce baladeur iconique a été lancé le 23 octobre 2001. En moyenne, un iPod contient maintenant l'équivalent d'un millier de dollars de chansons piratées.

La décennie de la dématérialisation et des réseaux sociaux a aussi été célébrée en force avec la nomination de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, comme personnalité de l'année par le magazine Time. À lui seul, ce système réticulaire met en contact un Terrien sur douze, surtout des Occidentaux, évidemment.

Il y a vraiment beaucoup, beaucoup d'ironie à voir ceci encenser cela. Le Time est un des très grands perdants des causes combinées de la révolution Internet. Encore cette année, la publication a vu ses ventes en kiosques chuter du tiers. La version canadienne a été abandonnée en 2009.

« Baloune » dégonflée

Il y a dix ans, pourtant, la publication, alors tout juste intégrée au consortium AOL-Time-Warner, pensait voir s'ouvrir un siècle encore plus radieux. La «baloune» a dégonflé enfin, pour les journalistes et l'information à l'ancienne, qui ont beaucoup fait les frais de la mutation numérique liée à la crise économique. Les patrons de presse en ont profité pour comprimer les effectifs et les avantages des rescapés.

Rien n'indique que la prochaine bouteille, débouchée dans quelques jours, ne sera pas tirée de la même cuvée. Au moins, la semaine dernière, la commission parlementaire de la culture a confirmé son intention de se pencher sur le conflit au Journal de Montréal, notamment sur les dispositions antibriseurs de grève du Code du travail n'interdisant pas le télétravail de «salariés de substitution», assimilés à des scabs par les syndicats. Les audiences commenceront le 1er févier et le patron de Quebecor sera invité à y participer.

Le lock-out aura alors un peu plus de deux ans. La création de Quebecor Media, après l'achat de Vidéotron et TVA, aura un peu plus de dix ans. Et en avant comme maintenant, avec le même arrière-goût...