Traditions

C'est sans doute par le rappel de la tradition que le temps des Fêtes agace certains et en attriste d'autres. Noël et le jour de l'An ne sont pas des fêtes modernes. Qu'on le veuille ou non, elles sont teintées de nostalgie. Or, pour plusieurs, la nostalgie est au mieux une faiblesse, au pire une négation du progrès. C'est la seule période de l'année où notre propre enfance nous rattrape. Même ceux qui clament haut et fort leur indifférence à ces réjouissances annuelles n'y échappent guère. Et ce n'est pas en mangeant le gigot d'agneau plutôt que la dinde traditionnelle, en boudant le gâteau aux fruits, en fuyant la neige pour le soleil ou en s'excluant des réunions de famille que le retour dans le passé ne s'impose pas à nous.

Noël et le jour de l'An sont, en quelque sorte, des rendez-vous incontournables avec nos racines et nos ancêtres. Paradoxe que la naissance de l'Enfant nous ramène à la disparition des adultes qui ont habité notre enfance. Les grands-parents ne sont plus là, à partir d'un certain âge les parents eux-mêmes nous ont quittés. Ce sont les petits-enfants qui réaniment Noël lorsque nous avons la joie d'être à notre tour grands-parents. D'ailleurs, c'est à Noël que se relaient les générations d'hôtesses, de la grand-mère à la mère et à la fille pour ses repas bruyants et interminables. Des repas où l'on mangera des mets à la saveur de l'enfance, douce régression dans laquelle on se laissera couler en ce jour où l'on veut être heureux.

Et que dire du cérémonial autour de l'arbre sous lequel des cadeaux sont déposés? Ah! ces cadeaux que l'on espère, que l'on déplore, qui nous comblent ou nous déçoivent!

Et que penser de ces soirées où l'on compte s'amuser et qui nous ennuient, celles qui se transforment parfois en thérapies familiales à cause d'un frère éméché, d'une belle-soeur rancunière ou rongée par le ressentiment ou l'envie? Des soirées où, au contraire, on retrouvera intactes les émotions heureuses de l'enfance partagée avec la fratrie, favorisant de ce fait le rapprochement avec celui ou celle dont on s'était éloigné.

La nuit de Noël, la nostalgie en ramène plusieurs à la messe de minuit, les églises jouent à guichets fermés, si l'on peut dire. Que recherche-t-on sinon un rituel et une liturgie qui apparaissent empreints de mystère? Mais cette célébration de la naissance de l'Enfant, n'est-ce pas la réminiscence de notre propre existence? Et ces Minuit chrétien, ces Ça bergers et ces Anges dans nos campagnes repris en choeur par la foule, pourquoi faudrait-il les ranger sous la rubrique des vieilleries au nom de la laïcité? Pourquoi surtout devrions-nous considérer les fêtes religieuses comme un anachronisme et la religion comme une incompatibilité avec la modernité à laquelle nous nous rattachons?

Croire en Dieu n'est pas une tare. Ne pas y croire n'empêche pas d'apprécier les traditions ou de considérer que, sans l'éclairage du passé, le présent est indéchiffrable. Si Noël est la fête la plus perturbante de l'année, alors qu'elle plonge plusieurs dans la déprime et la tristesse, qu'elle en oblige d'autres à la réduire à une stricte opération commerciale, niant ainsi les vertus d'offrir des cadeaux, c'est qu'elle oblige à réfléchir au sens de la vie.

Que reste-t-il de l'enfant en nous? De notre capacité d'émerveillement, de l'envie de faire plaisir aux autres, de notre désir de nous extirper de la dure réalité pour entrer dans cet univers, certes non dénué d'infantilisme et de guimauve, mais où l'on abandonne la politique pour le père Noël, le combat pour l'économie d'énergie pour l'âne et le boeuf réchauffant Jésus et la lutte pour la transparence pour l'histoire sainte?

Noël et ses lumières, ses présents et ses repas trop copieux n'existeraient pas sans les femmes. Ces dernières sont souvent l'âme de l'organisation des réjouissances. Ce sont elles qui achètent trop de cadeaux, qui mettent en scène la décoration, qui préparent les menus. Les hommes semblent à distance souvent, ils peinent à choisir les cadeaux, de peur de décevoir sans doute, mais l'esprit de Noël, avouons-le, est créé d'abord par les femmes. N'est-ce pas normal puisqu'elles donnent naissance à l'enfant?

Si nous sommes si attentifs aux autres pendant cette période de fêtes, alors que notre générosité est sollicitée afin d'apporter du réconfort à ceux qui sont seuls et des gâteries à ceux qui en sont privés, c'est justement parce que Noël est chargé d'émotions comme aucune autre fête annuelle. La naissance d'un enfant demeure le grand mystère de la vie. Et le cri du bébé naissant, le son de l'espérance incarnée. L'homme s'est créé des réjouissances où durant vingt-quatre heures le tragique est maintenu entre parenthèses. Au nom de quelle lucidité devrait-on s'y soustraire?

Un très joyeux Noël à tous!

P.-S. Je remercie tous les lecteurs qui contribuent à poursuivre le débat autour de cette chronique. En particulier ceux qui la semaine dernière se sont manifestés. Ce fut pour moi un cadeau de Noël imprévu.

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denbombardier@videotron.ca
55 commentaires
  • Marcel Bernier - Inscrit 18 décembre 2010 01 h 00

    Le changement dans la continuité...

    Au cours d'une conférence, donnée le 27 avril 1902, Henri Bourassa, fondateur du Devoir, identifie les traits distinctifs de la race canadienne-française à sauvegarder : la religion catholique, centre de tout, la langue française, les traditions, l'histoire et les institutions. A cet effet, vous êtes dans le droit fil de sa pensée.

  • Umm Ayoub - Inscrite 18 décembre 2010 01 h 51

    Lucidité


    Je vais répondre à votre question, Mme Bombardier, même si je suis pratiquement certaine que vous considérez mes opinions comme insignifiantes (pour reprendre le titre d'un de vos articles).

    Vous dites: "Au nom de quelle lucidité devrait-on s'y soustraire?"

    Premièrement, au nom de la raison, Mme Bombardier!

    Cette histoire selon laquelle Jésus (que la paix soit sur lui) est l'incarnation de Dieu Lui-même et qu'il est mort sur la croix pour nous sauver du péché originel est tout simplement abracadabrabte!

    Je crois en Dieu le Très-Haut, mais je ne peux pas conçevoir que Celui-ci, dans toute Sa grandeur, puisse s'incarner. Pire, je ne peux pas conçevoir que Dieu soit mort, même si c'est seulement trois jours! Je ne peux pas conçevoir que Dieu "porte les péchés" de Ses créatures. Je ne peux pas conçevoir que c'est en "mangeant la chair de Dieu" que l'on se sauve de l'Enfer.... La liste est lonque des "mystères" de la religion catholique qu'il faut croire sans réfléchir, comme des enfants.

    J'atteste que Dieu est unique. J'en avais l'intime conviction avant même de conaître l'islam, et si vous réfléchissez bien, Mme Bombardier, et si vous rechercher à l'intérieur de vous même, vous aller le reconnaître également, par intuition.

    Comment une personne douée de raison et d'intuition peut nier toutes ces incohérences et cautionner l'hérésie de l'Église en fêtant la naissance de l'Enfant, que vous écrivez avec un grand E pour signifier sa nature divine?

  • Claude Rompré - Inscrit 18 décembre 2010 05 h 33

    Bravo!

    Enfin une chronique de votre part qui ne soit pas teintée de cynisme! Merci beaucoup, les miracles de Noël existent.

  • Denis Marseille - Inscrit 18 décembre 2010 07 h 28

    Le Noël de la rue

    Pour l'église catholique, ce n'est pas Noël le moment le plus important du calendrier liturgique, c'est Pâques. Elle préfère célébrer la mort et le martyr au lieu de la naissance de la vie et et la communion des peuples (les rois mages).

    Je sais que plusieurs diront qu'à Pâques, on célèbre la résurrection de Jésus. Mais quand j'étais petit (et encore aujourd'hui), j'avais bien du mal à croire en la résurrection des corps. Assis bien sagement sur mon banc d'église, j'écoutais inexorablement les prêtres psalmodier ce Credo (ou symbole des apôtres).

    Je me souviens de la joie que j'éprouvais à Noël, lorsque mes cousins et cousines venaient à la maison et que nous nous amusions et mangions. Mais la "mort" d'un parent, si chère au chrétiens et tant célébrée par le clergé apportent son lot de malheurs. La perte du soutien familiale apporte bien souvent le désoeuvrement. Cette chanson relate mieux que moi, ce que me fait vivre le temps des fêtes:
    http://www.youtube.com/watch?v=eoYYVVYztt0

  • philippe de neuville - Inscrit 18 décembre 2010 08 h 07

    Merci !

    Merci Mme Bombardier pour votre article qui réchauffe le coeur d'un vieux catholique ! Amicalement...