Noël ici et là

De la ville d'où j'arrive, Marrakech, on trouve de tout à pleins souks: des serpents en bois ou en vie, des djellabas, des bracelets, des babouches et écharpes soyeuses. Mais ça parle au diable! Certains articles de saison brillent par leur absence. Au début, on cherche l'origine du vide, pour découvrir que les décorations de Noël, éclatantes de kitsch en Occident et en Amérique latine ces temps-ci, manquent à l'appel. Les marchés dédaignent superbement ces objets issus d'un univers parallèle.

Ni sapins ni voeux servis sur néons clignotants, à peine un ou deux pères Noël poussiéreux en papier mâché. Dans les ruelles voûtées, des hommes à têtes de rois mages émergent pourtant de l'ombre, sans offrir toutefois or, encens ou myrrhe à un quelconque petit Jésus. Quant aux ânes de la médina, miteux et portefaix, nul ne les assoit peinards sur la paille d'une crèche pour souffler sur un nouveau-né. Les muezzins psalmodient à heures fixes: Allah Ouakbar! On est loin du compte.

À chacun ses symboles et sa routine. De passage en terre d'Islam, on oublie sous les palmiers la frénésie des Fêtes, chaleur de l'air aidant.

Pas pour longtemps!

Car au retour à Montréal, la neige nous ramène presto à l'ordre. Les magasins débordent de futurs cadeaux trop chers, Jingle Bells et Petit tambour défoncent les tympans du consommateur abruti. Pas moyen d'y échapper. D'ailleurs, on y reprend goût. Un charme nostalgique, quelque chose comme un rapport intime à l'enfance, aux souvenirs, revient nous hanter.

Un pied encore sur la place Jemaa el-Fna, l'autre dans la gadoue, c'est le choc culturel à rebours, accroché aux derniers repères temporels subsistants. De fait, dans notre société de plus en plus allergique aux signes religieux ostensibles, il reste ces rendez-vous — désormais quasi incongrus — balisant nos vies et nos calendriers: les fêtes de confession chrétienne, toujours en piste.

Croyants, athées, musulmans, juifs, bouddhistes, hindouistes installés au Québec s'inclinent devant la coutume d'une majorité de moins en moins pratiquante et laissent ces célébrations traditionnelles scander le rythme de leurs propres vacances. Pour les congés officiels, il serait trop compliqué d'accommoder les dieux de tous. À chaque communauté de concocter ses propres horaires, quant au reste... Mais la religion d'hier impose en ces matières ses appels d'air en plein calendrier.

Ça m'apparaît très bien ainsi. Pourquoi faudrait-il jeter le passé d'une nation par-dessus bord sous prétexte qu'on n'a plus collectivement la foi des ancêtres et que des nouveaux venus célèbrent autrement? Reste à prendre la messe de minuit et les rigodons du jour de l'An comme autant de coups de chapeau aux générations antérieures sur notre sol blanc et venteux. Du moins nous épargne-t-on désormais les «arbres de vie», substitués aux sapins de Noël, et autres douceâtres appellations de rectitude contrôlée. Va pour la célébration de l'héritage des Français et des Anglais, peuples fondateurs comme on dit, collé aux fêtes antiques du solstice d'hiver. Les rituels des autochtones ayant été injustement balayés sous le tapis de leur côté. Mille excuses!

Pour beaucoup d'entre nous, Noël a perdu de sa signification religieuse, devenant avant tout une question de culture, et qui dit culture dit mémoire. Or la nôtre flanche. À l'heure où l'histoire du Québec est tellement mal enseignée qu'on brûle de crier à l'ethnocide, allez gémir si quelques cantiques venus des temps préhistoriques, mais aussi des traditions culinaires, voire des retrouvailles en chair et en os remplaçant courriels et Facebook au chapitre des relations humaines, freinent un moment la fuite aveugle vers le futur.

Les Fêtes sont à peu près le seul temps de l'année où l'amnésie pure perd sa suprématie, où des fragments épars de legs anciens subsistent à l'ère virtuelle, mêlés à toute une camelote commerciale — faudrait faire le tri —, mais on s'arrange comme on peut.

Ces traditions s'accrochent tant bien que mal au fil d'une transmission somme toute poétique, par-delà croyances et incroyances. Remarquez! On se les offre à dates fixes, ces rituels-là, et puis basta! D'ailleurs, en écrivant ces lignes, me voici bercée par le disque de Noël d'Angèle Dubeau et la Pieta servant un Noël Nouvelet à cordes, délicieux comme tout. L'album retournera sur son rayon dans deux semaines, avant de reprendre du service l'an prochain. Saisonnière, la quête de racines? Oui, mais c'est de bon coeur.

Un jour viendra où plus personne ne saura ce que ces Fêtes-là signifiaient. Faudra ouvrir des livres d'histoire (précieux artefacts à compulser bientôt sur la Toile) afin de décoder des cérémonies englouties, pénétrant dans de vieux temples encore préservés pour la bonne bouche avec leur drôle de clocher pointu. «Mais qu'est-ce qu'ils pouvaient bien faire là-dedans?», demandera une voix flûtée, sans réponse à la clé.

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otremblay@ledevoir.com