Ceux qui ont raison

«Ceux qui ont raison de faire la guerre, disait un célèbre polémologue chinois dont le nom, après une autre nuit entrecoupée, m'échappe, sont ceux qui vont la gagner.»

Ou bien c'est Clausewitz? De toute manière, cet énoncé à vérité variable mériterait d'être revu à la lumière de ces nouvelles campagnes militaires dans lesquelles, comme en Afghanistan, l'absence de perspective de victoire se voit compensée par le véritable objectif du déploiement de troupes, qui est de servir d'opération de propagande armée à un système politique. Reformulons donc la chinoiserie ou la teutonnerie citée plus haut pour l'appliquer à l'histoire: Ceux qui ont raison aujourd'hui sont ceux qui ont gagné.

C'est du moins ce que je me disais à la lecture de la misérable plaquette intitulée Les Opérations de l'armée et la Crise d'octobre, un travail pas même digne d'un mauvais étudiant d'un cours d'histoire inexistant, dû à la plume de l'ex-officier Jacques Castonguay. Ça valait bien la peine de consulter des archives militaires secrètes pour nous arriver avec des trouvailles aussi inouïes que: «Le public en général et les politiciens en particulier comptent sur les troupes pour intervenir lorsque la situation l'exige, en particulier lorsque les forces policières sont épuisées ou surpassées numériquement. Les troupes contribuent alors à calmer les esprits et à accroître la sécurité de tous et de chacun.» Wow!

Notez en passant que, en 1970 comme en 1990 ou en 2010, l'idée d'une force policière québécoise «surpassée numériquement» par l'ennemi est assez cocasse en soi. Parmi les autres perles que contient ce livre, j'ai noté que l'auteur y faisait mourir Pierre Laporte une première fois dès le 14 octobre, puis, quelques pages plus loin, le 19 octobre. Pas pire marge d'erreur, comme on dit chez les sondeurs. Je n'ai jamais pensé qu'il fallait être Einstein pour prendre du galon dans les «forces», ou pour enseigner la psychologie au «Collège militaire royal [sic] Saint-Jean», mais là, il me semble qu'on touche le fond du baril. Mais pas grave: de faire paraître son opuscule sous la couverture d'un éditeur de broche à balle n'a pas empêché M. Castonguay de voir ses énoncés repris publiquement sans le moindre esprit de contradiction, manière, donc, de lui donner raison là où ce pathétique valet de la hiérarchie militaire méritait au minimum un coup de garcette critique dans les parties.

Donc, en 1970, l'armée canadienne est venue donner un simple coup de main à des flics «épuisés» et dépassés par les événements. Pourtant, elle fait mouvement vers la base de Sainte-Thérèse dès le 7 octobre, dans le cadre de l'opération Night Hawk, alors qu'aucune demande officielle en ce sens n'a encore été formulée, et ce, nous dit Castonguay, pour «préparer l'intervention des troupes à Montréal». Et c'est sans doute parce que le commandement de la Force mobile a anticipé le grave surmenage de nos mangeurs de beignes qu'il avait installé d'avance son Centre de direction régionale au quartier général de la SQ, dans l'édifice Parthenais.

Dans d'autres pays où les militaires en ont historiquement mené large, on trouve ce même type de convergence sous des formes moins subtiles. Prenez l'Argentine en 1956. Les généraux péronistes Tanco et Valle s'y sont soulevés contre le gouvernement du général-président Aramburu, qui a lui-même succédé au général néopéroniste Lonardi, qui a lui-même déposé Perón un an plus tôt. La répression sera sanglante, des officiers militaires seront fusillés, ce qui, après tout, fait partie des risques du métier.

Bel exemple du type de chevauchement d'uniformes évoqué plus haut, sous ce régime qui carbure à une mythique Révolution libératrice et fonctionne sous une apparence de légalité, le chef de la police de la province de Buenos Aires est un militaire actif, officier de haut rang, le lieutenant-colonel Desiderio A. Fernandez Suarez. Au premier soir de l'insurrection, ce zélé serviteur de l'État, sans attendre la proclamation de la loi martiale, procède en personne à l'arrestation d'une douzaine de civils fortuitement réunis par la diffusion (prétendent-ils) d'un match de boxe, en réalité de dangereux comploteurs qui sont de mèche (pensent les autorités) avec les insoumis.

Pour résumer cette affaire assez lamentable, horrible comme de raison: des policiers, agissant sur ordre de ce colonel Fernandez Suarez, emmènent dans un fourgon, plus tard cette nuit-là, leur malheureuse poignée de «détenus politiques» près d'un dépotoir de la banlieue éloignée et les exécutent sommairement. Et ensuite? Fosse commune? Les corps retrouvés criblés de balles dans un fossé au petit matin? Affaire classée? Pas vraiment.

Le problème est que près de la moitié des condamnés à cette sentence arbitraire vont réussir à s'échapper, à se cacher et à survivre, certains avec la peau trouée, labourée par les balles de Mauser. Ce qui frappe dans l'épisode relaté par le journaliste argentin et écrivain engagé Rodolfo Walsh, c'est à la fois l'affreuse banalité et, disons-le, la sombre médiocrité à l'oeuvre dans cette boucherie complètement «botchée» d'une nuit de juin australe. Une impression gênante et pénible s'en dégage, comme si on voyait soudain dépasser le jupon taché de sang et de merde du pouvoir militaro-policier. Ce récit d'enquête est aujourd'hui considéré comme un acte fondateur du New Journalism et de cette littérature-vérité dont la recherche fait de Walsh un précurseur de Truman Capote et de Norman Mailer.

Si l'affaire est loin d'être anodine, elle n'ouvre pas en nous les abîmes d'épouvante qu'inspire le sort des centaines de jeunes gens de gauche qui, une génération plus tard, dans ce même pays, seraient atrocement torturés dans les caves de la tristement célèbre École de mécanique de la marine, puis drogués, ligotés, bâillonnés, embarqués dans des hélicoptères et balancés à la mer. Reste que, admirablement éprise de légitimité et de légalité en face de l'éternel arbitraire en uniforme, la démonstration de Walsh est implacable, rigoureuse, aussi inattaquable du point de vue juridique que passionnante sur le plan humain: arrêtées avant l'imposition de la loi martiale, par des policiers métamorphosés de facto en escadron de la mort, les victimes de l'opération Massacre relevaient en principe toujours de l'autorité civile lorsqu'elles ont été passées par les armes. Les militaires, accuse courageusement l'écrivain-enquêteur, ont donc commis, plutôt qu'un acte de guerre, un assassinat. Resté impuni, comme de raison.
6 commentaires
  • Jacques Morissette - Inscrit 18 décembre 2010 03 h 28

    Vos commentaires sont intéressants.

    Je n'ai pas lu ce document qui ne m'intéresserait pas, de toute façon. Par contre, me fiant à vos commentaires, à quoi donc devrait-on s'attendre d'autres d'un soldat? Parce que pour moi, un officier est un soldat.

    Quand au contenu du document dont vous parlez, je ne suis pas surpris de sa qualité douteuse. Il semble avoir été écrit au premier niveau. À quoi s'attendre d'autre, cet officier ne semble pas un soldat exceptionnel?

    Ce document que je n'ai pas lu doit se résumer en très peu de mots. Par exemple, non pas à un évènement historique, mais à l'histoire de des soldats qui obéissent à l'autorité, sans trop se poser de question.

    N'est-ce pas un peu leur rôle quand ils décident de s'engager dans l'armée? Pour faire ce métier sans trop se compliquer la vie, une petite suggestion : au commandement, ne s'en tenir qu'au premier niveau.

  • André Loiseau - Inscrit 18 décembre 2010 06 h 51

    @ Jacques Castonguay

    ",,,Ce politique valet de la hiérarchie militaire méritait un coup de garcette dans les parties."
    Bien dit, M. Hamelin.

  • Geoffroi - Inscrit 18 décembre 2010 10 h 48

    "Calmer les esprits"

    Si ce très important militaire émérite, qui a si bien réussi en 1970 à "calmer les esprits", est le "fond du baril", c'est peut-être toujours troublant pour notre avenir :

    « Ancien officier de l'aviation canadienne, Jacques Castonguay a enseigné la psychologie au Collège militaire royal de Saint-Jean, dont il deviendra le recteur en 1986...
    Parallèlement à sa carrière universitaire, M. Castonguay [le frère de Claude à Bourassa] a signé de nombreux ouvrages traitant de psychologie, de politique internationale et d'histoire (www.jacquescastonguay.com). Il a notamment écrit une quinzaine d'ouvrages sur l'histoire militaire...».

    Source :
    http://www.cyberpresse.ca/actualites/dossiers/cris

  • mariefee - Inscrit 18 décembre 2010 11 h 59

    Un grand sage

    Ralph Waldo Emerson, un grand ami de votre cher Thoreau, disait que la perfection, c'était de faire la guerre à ses propres défauts. On en a déjà plein les bras de se battre pour s'améliorer, non ? L'idée n'est pas de se sentir coupable. Au contraire, c'est de transformer nos faiblesses en forces. Alors, je pense que c'est ce grand philosophe qui a raison : cela nous ferait beaucoup plus évoluer et nous rendrait beaucoup plus heureux que de s'entretuer absurdement.

  • Pierre Rousseau - Abonné 18 décembre 2010 16 h 24

    Castonguay humoriste

    Ça m'a bien fait rire ce prétexte d'intervention de la bouffonne armée canadienne: « lorsque les forces policières sont épuisées ou surpassées numériquement ». Même que je me roulais à terre. Leur ennemi, le FLQ était composé d'une poignée de gens et même à l'époque (j'y étais) personne de sensé croyait qu'on avait affaire à un gros groupe organisé. Pour donner foi à Castonguay, il faudrait croire à la « supériorité numérique » des insurgés - mais ce petit groupe est peut-être un gros défi pour la grosse police et l'armée de l'époque?

    En fait on sait que la police et les militaires se sont servis de ce prétexte pour bafouer les droits fondamentaux des gens. Je dois avouer que cette partie est moins drôle... et nous rapproche justement aux excès des dicatatures sud-américaines. Je trouve le parallèle ici très intéressant. Ce n'est pas qu'ici nous ayons eu les tours d'hélicoptère alors que les passagers se font débarquer à 3 000 m d'altitude ou sont fusillés dans un dépotoir mais la prison illégale et illégitime est le premier pas des abus qui souvent dérapent et peuvent facilement prendre de l'ampleur. Il ne faudrait pas prendre notre démocratie (ou ce qui en reste) pour acquis.