Le sable dans l'engrenage

Ici, au Québec, les mères autrefois disaient à leurs filles que le meilleur moment pour trouver un mari était quand elles étaient jeunes et belles et aussi pures que possible. C'est à ce moment-là que le marché du mariage était à son apogée. Il fallait entreprendre alors une véritable chasse à l'homme qui serait chargé, lui, le choisi, de nous procurer la sécurité financière dont nos mères disaient que nous aurions besoin durant toute notre vie. Il fallait faire le bon choix, trouver celui qui avait déjà de l'argent ou tout au moins une profession qui pouvait nous assurer un avenir prometteur. Si ces conditions n'étaient pas réunies, on nous recommandait de chercher quelqu'un d'autre. Votre mère, «Lola», a dû vous dire la même chose.

Je repensais à tout ce chemin parcouru par les femmes d'ici, vendredi dernier, en regardant l'émission Huis clos à Télé-Québec, émission au cours de laquelle on discutait de votre cas et à laquelle participait votre avocate, qui n'a pas hésité à se définir comme «une féministe pure et dure», sans rire, ce qui m'a encore plus étonnée quand je l'ai entendue expliquer pourquoi et comment elle vous avait défendue devant les tribunaux. Ses propos n'étaient pas ceux d'une féministe. Sa façon de vous présenter comme une pauvre petite chose, démunie et sans défense, paraissait... disons exagérée.

Au Québec, depuis le début du XXe siècle, les femmes sont en marche vers l'égalité. La marche a été longue et épuisante parce que l'opposition a été farouche. Auparavant, nous étions considérées comme dépourvues des capacités les plus élémentaires qui nous auraient permis d'administrer nos affaires personnelles, de prendre des décisions éclairées concernant nos propres enfants ou pouvant décider de ce qui est bon pour nous. Puis la vie des femmes a commencé à se transformer.

Simone de Beauvoir a dit que l'égalité des femmes commençait dans le porte-monnaie et elle avait raison. J'ajoute que l'égalité, c'est aussi dans la tête. Quand les femmes ont commencé à comprendre que les études étaient la clé qui ouvrait l'avenir, elles ont pris les écoles d'assaut. Elles ont osé prendre leur place sur le marché du travail. Elles ont inventé des moyens pour pouvoir mettre des enfants au monde même quand ça doublait leur travail en additionnant carrière et travail à la maison. Elles ont appris aux hommes à être des pères et elles ont gagné tout à la fois des congés de maternité, puis des garderies, tout en continuant de réclamer l'équité salariale.

Elles inventent au fur et à mesure des réponses aux nouveaux besoins qu'elles rencontrent. Elles avancent. Chacune à son rythme, mais elles avancent. Elles ont compris que pour avoir la certitude de ne pas finir leur vie pauvres comme Job, elles doivent rester sur le marché du travail. Elles apprennent à la dure que la fameuse égalité n'est pas un buffet chinois où elles peuvent prendre tout ce qui leur plaît et demander un «doggy bag» en partant. L'égalité des femmes se gagne. C'est difficile, mais pas question pour elles de revenir en arrière.

Les lois ont parfois besoin d'être rajustées pour suivre l'avancement des femmes. C'est le rôle du gouvernement. Comme ministre de la Condition féminine, en 1980, avec une équipe d'avocates brillantes, j'ai participé à la réforme du chapitre de la famille du Code civil que le ministre de la Justice de l'époque avait entreprise. Nous voulions obtenir le maximum, nous les femmes, convaincues que le gouvernement ne rouvrirait pas ce chapitre avant longtemps. Notre objectif était d'ouvrir l'avenir dans le domaine de l'adoption, de la responsabilité parentale et sur le mariage qui était en pleine transformation. Il fallait offrir toutes les options possibles, c'est ce que nous avons fait: le mariage religieux, le mariage civil, l'union de fait avec contrat notarié, l'union libre sans aucune attache sauf le désir de vivre ensemble.

L'union libre sans attache touche 1 200 000 personnes au Québec en ce moment. Parmi elles, ceux qui le désirent peuvent conclure une entente, au moment qui leur convient, pour tout prévoir quand l'amour s'éteindra. Ça arrive. Vous en êtes l'exemple, «Lola». On peut mieux s'entendre sur le contenu de ce document quand tout va bien que quand tout est fini et qu'on a la vengeance au coeur. La décision des magistrats dans la cause «Lola c. Éric» invite le gouvernement à revoir ces articles de la loi sur les unions de fait. Je crois que les juges ont fait fausse route en généralisant votre cas, qui est très particulier.

La loi prévoit que dans tous les cas où il y a des enfants issus d'une union de fait, leurs droits sont totalement protégés. Contrairement à Cendrillon, «Lola», vous roulez toujours carrosse doré. Pas de citrouille à l'horizon. Par contre, plus d'un million de personnes au Québec devront attendre le jugement de la Cour suprême du Canada.
2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 17 décembre 2010 15 h 13

    sous des aparences de droits sommes nous toujours dans la quete d'égalité

    Madame je suis de l’époque où il n’était pas évident de survivre. Combien de fois j’ai attendu mon père nous dire : de ne pas tomber malade sinon la famille était foutue. Voila les conditions dans lesquelles nous vivions alors comme beaucoup de gens du Québec. Nous n’en somme plus la et c’est tant mieux; les coutumes, les mœurs et les droits ont évolués.. La question que je me pose, avec ce jugement : sommes- nous toujours en quête d’un mieux être ou ne sommes nous pas en train d’entrer dans quelques choses d’autres que l’on pourrait appeler la marchandisation des rapports, Ca existe chez certains peuples il ne faudrait quand meme pas faire comme eux, sinon ce serait un recul épouvantable. Madame j’ai bien hâte de voire ce que la Court Suprême va décider, j’ai hâte de voire si les juges sont capables d’écrire et de définir une loi qui tiendra le coup pendant des années sans nous imposer un recul ou favoriser certains excès.

  • dodo - Inscrite 20 décembre 2010 22 h 18

    Féminisme pour qui?

    J'ai été déçue par l'article de Madame Payette dans lequel j'ai cru déceler des relents de féminisme idéologique comme en fait parfois la FFQ. Un féminisme pour la "cause", dogmatique, qui ne tient pas compte de la réalité des femmes. Beaucoup d'entre elles font encore le choix de rester à la maison pour s'occuper de leur famille, souvent avec l'accord du conjoint. Comment les blâmer? Les juger? Cela doit bien avoir un sens, vu qu'elles sont encore très nombreuses à le faire. C'est de cette réalité pratico-pratique que le récent jugement dans la cause Éric c. Lola tient compte, peu importe la fortune des femmes en question. Et le mépris voilé dont vous faites preuve à la fin pour la femme aisée qu'est Lola n'est-il pas une autre forme du mépris déjà affiché pour les Yvette?