Repères - L'Af-Pak en deuil de son émissaire

Un hasard tragique a voulu que Richard Holbrooke, peut-être le plus grand diplomate américain de son temps, meure quelques jours avant la publication (aujourd'hui) d'un rapport d'étape sur l'épineux dossier dont il était responsable, soit l'Afghanistan et le Pakistan.

Avant de devenir «Mr Af-Pak», Richard Holbrooke s'est illustré en trouvant des solutions à des crises graves comme celles qui ont secoué l'ex-Yougoslavie pendant les années 1990. C'est d'ailleurs de ce coin d'Europe que sont venus les hommages les plus sentis après l'annonce de son décès lundi.

Au cours d'une carrière qui s'est étendue sur cinq décennies, son principal succès aura probablement été d'imposer aux parties serbe, musulmane et croate les accords de Dayton qui ont mis fin à la guerre en Bosnie.

En janvier 2009, Barack Obama lui confiait la charge d'émissaire américain pour l'Afghanistan et le Pakistan. À ce titre, il a joué un rôle relativement effacé, bien qu'il se soit permis quelques critiques virulentes — et remarquées — à l'endroit du président afghan, Hamid Karzaï, qu'on soupçonne d'avoir assuré sa réélection au moyen de fraudes massives en août de cette année-là. Le diplomate était connu pour son franc-parler, qui lui a valu quelques inimitiés à l'étranger comme au sein de la bureaucratie américaine, mais il ne figure pas parmi les vedettes involontaires du feuilleton de WikiLeaks.

Le gouvernement américain publie aujourd'hui un rapport sur sa stratégie afghano-pakistanaise. Un porte-parole de la Maison-Blanche de même que le patron du Pentagone ont déjà indiqué que le diagnostic sera positif, ce qui peut paraître étonnant au regard du doublement des pertes américaines cette année. Le retrait des troupes pourrait donc s'amorcer en juillet prochain comme prévu, ce qui ne voudrait cependant pas dire grand-chose si le gros du rapatriement n'avait lieu qu'en 2014.

Le successeur de M. Holbrooke héritera d'une tâche extrêmement difficile. Le défunt ne devait pas seulement composer, à Kaboul et à Islamabad, avec des interlocuteurs ayant leurs propres objectifs, mais aussi avec la hiérarchie militaire américaine qui s'oppose à des négociations directes avec les insurgés, fidèle en cela au dicton «tirer d'abord et discuter ensuite».

Richard Holbrooke n'a jamais eu d'objection à ce que son pays utilise sa puissance de feu contre les Serbes de Bosnie, mais il croyait aussi aux vertus de la négociation et à cette force tranquille qu'on appelle parfois «soft power» et qui comprend l'aide humanitaire. En tant qu'ambassadeur des États-Unis aux Nations unies (1999-2001), il a mis à l'ordre du jour de l'organisation internationale des dossiers comme le sida et le drame des personnes déplacées (les réfugiés de l'intérieur) lors des conflits.

Le binôme Afghanistan-Pakistan est encore plus compliqué que les Balkans, où M. Holbrooke a connu des succès, ne serait-ce que par le nombre et la profondeur des clivages de toutes sortes qu'on y trouve. L'autre différence avec l'ex-Yougoslavie, c'est le fait que les Américains ont 100 000 paires de «bottes au sol» en Afghanistan, même s'ils n'ont plus vraiment les moyens de se payer ce genre d'aventure. Ils sont donc partie au conflit et d'aucune façon des médiateurs.