Le rêve et la réalité

Il n'y a aucune surprise à retrouver Amir Khadir en tête du baromètre des personnalités de Léger Marketing, même s'il n'échappe pas au désabusement généralisé envers la classe politique.

Depuis son arrivée à l'Assemblée nationale, ses interventions sont remarquablement pertinentes et bien documentées. Là n'est cependant pas l'essentiel de sa contribution. Il a surtout le grand mérite de combattre le cynisme ambiant en démontrant qu'il est encore possible de faire de la politique avec intégrité et dignité. Et peut-être même, qui sait, de changer le monde. Assez paradoxalement, la fraîcheur de son discours renforce la foi dans le système.

Il dit souvent des choses que d'autres préfèrent passer sous silence ou qui ne les intéressent tout simplement pas. La semaine dernière, libéraux et péquistes y sont allés de boniments de circonstance pour souligner le cinquantième anniversaire de l'indépendance de 17 pays africains. Le député de Mercier a plutôt profité de l'occasion pour rappeler les assassinats de Patrice Lumumba (Congo) et de Thomas Sankara (Burkina Faso), dont les gouvernements occidentaux ont été complices, de même que les exactions de la multinationale Barrick Gold.

Certes, il est plus facile de rester pur quand on est à l'abri des tentations du pouvoir, mais l'opposition peut aussi favoriser la démagogie facile ou la mesquinerie. Jusqu'à présent, M. Khadir a réussi à éviter l'une et l'autre.

La population sait cependant faire la distinction entre le rêve et la réalité. Si elle apprécie les qualités de M. Khadir, cela ne se reflète aucunement sur son parti. Au contraire, les intentions de vote en faveur de Québec solidaire ont baissé de deux points au cours de l'automne, selon Léger Marketing. Jusqu'à nouvel ordre, avoir le coeur à gauche suffit aux Québécois. À moins d'une bien improbable réforme du mode de scrutin, le député de Mercier risque de demeurer encore longtemps le seul de son camp à l'Assemblée nationale.

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D'ailleurs, la gauche n'a pas le monopole de la vertu, comme en témoigne la troisième place de François Legault et, à un degré moindre, la neuvième place de Joseph Facal. Plusieurs déchanteraient sans doute s'ils connaissaient mieux les intentions de M. Legault, mais sa franchise séduit indéniablement.

Il rêve depuis des années de fonder un parti dont il serait le chef, mais il se heurte lui aussi à une dure réalité: manifestement, les personnalités qu'il espérait rassembler dans une coalition arc-en-ciel de centre droit trouvent l'aventure trop hasardeuse ou ont un autre plan de carrière.

Une fois son parti lancé, M. Legault comptait bien récupérer à ses conditions les vestiges de l'ADQ, mais il ne se voyait certainement pas comme un successeur de Mario Dumont. Vu d'Outremont, le vernis néo-créditiste de l'ADQ n'est pas du meilleur effet.

S'il veut toujours revenir en politique, il devra peut-être réviser ses plans et s'emparer d'abord de l'ADQ, dont la résilience en étonne plusieurs. Ses jours étaient comptés, pensait-on après le départ de M. Dumont et la course au leadership désastreuse de l'été 2009. Le sondage de Léger Marketing laisse toutefois penser que son étonnant résultat à l'élection partielle dans Kamouraska-Témiscouata, où elle a recueilli 23 % des voix, n'était pas un accident de parcours.

Le problème est que Gérard Deltell, qui arrive au cinquième rang du baromètre de Léger Marketing, est maintenant bien en selle et il n'a plus la moindre envie de céder sa place.

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Celle qui a dû pousser le plus gros soupir de soulagement est sans doute la vice-première ministre et ministre des Ressources naturelles, Nathalie Normandeau, dont le débat sur le gaz de schiste aurait pu ruiner les chances de succéder à Jean Charest.

Elle n'a perdu que deux points depuis le mois de juin et devance toujours son collègue des Finances, Raymond Bachand, dont l'image n'a pas davantage souffert du budget pourtant controversé qu'il a présenté au printemps dernier. Chez les électeurs libéraux, M. Bachand arrive toutefois bon deuxième derrière M. Charest, 5 points devant Mme Normandeau.

Il y a cependant un grand absent: l'ancien ministre de la Santé, Philippe Couillard, dont le nom n'était pas inclus dans le questionnaire, mais qui revient continuellement quand il s'agit de trouver un successeur à M. Charest, même si son embauche par un fonds privé d'investissement en santé a soulevé de sérieuses questions sur le plan de l'éthique.

Pauline Marois a dû être heureuse de voir que le nom de Gilles Duceppe n'apparaissait pas non plus sur la liste. Alors que le premier ministre semble avoir touché le fond du baril, la cote de popularité de la chef du PQ a encore baissé de 6 points depuis juin.

Dans un face-à-face avec M. Charest, tout indique que Mme Marois pourrait réaliser son rêve de devenir la première femme à diriger le Québec, mais la réalité avec laquelle les délégués au congrès péquiste d'avril prochain devront composer est que le premier ministre a bien peu de chances d'être encore là aux prochaines élections.

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mdavid@ledevoir.com

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