Les leçons de WikiLeaks: le pouvoir de la télévision

Il y a à manger pour tous chez WikiLeaks et du bon avec un goût de revenez-y. L'ensemble de la grande coulée laisse jusqu'à maintenant un même arrière-goût de légèreté (l'infirmière pulpeuse de Kadhafi...) et de pesanteur gravissime (250 000 petits et grands secrets diplomatiques dévoilés!). Les leçons particulières concernant les médias s'avèrent du même ordre, tout à la fois superficielles et profondes, en même temps banales et capitales.

En tout cas, c'est l'impression que produisent les quelques notes traitant de la télévision, cette mal-aimée des intellos. Le vieux petit écran s'y révèle comme catalyseur des tensions idéologiques et comme instrument de transformations des sociétés.

Prenons le câble diplomatique secret intitulé «David Letterman: agent influent» envoyé en mai 2009, de Riyad, en Arabie saoudite. Une source secrète y indique que les habitants du pays réputé très conservateur se passionnent de plus en plus pour les émissions de télévision américaines.

Gagner les esprits

Les exemples concrets cités évoquent les feuilletons Desperate Housewives et Friends, mais aussi le talk-show de David Letterman. Il est fait mention des films américains «en tous genres» présentés comme le reste, en anglais, avec des sous-titres.

Le diplomate-espion fait ensuite rapport d'une rencontre avec deux sources dans un Starbucks de Riyad. Ça ne s'invente pas. Le trio discute stratégie médiatico-culturelle et conquête des esprits.

«Le gouvernement met en avant cette nouvelle ouverture comme moyen pour contrer les extrémistes», dit l'une. Et l'autre d'ajouter: «Tout ça est lié à la guerre des idées. Les émissions américaines l'emportent auprès des citoyens ordinaires bien mieux que Al-Hurra et le reste de la propagande des États-Unis.»

La chaîne Al-Hurra, financée par Washington, diffuse partout dans la région brûlante. Un demi-milliard de dollars y aurait été injecté depuis 2004, avec très peu de succès par rapport aux cotes d'écoute mirobolantes de MBC et Rotana, ce dernier réseau appartenant en partie au magnat britannique Rupert Murdoch. Rotana fait exploser les BBM d'Arabie même en relayant la très con-servatrice chaîne américaine Fox News, pourtant réputée anti-islamique.

La CBC critiquée

L'autre cas télévisuel notoire vient du froid, d'ici, de notre beau et bon Canada. Un diplomate en poste à Ottawa écrit à Washington que la CBC véhicule des «stéréotypes négatifs» dans ses téléromans jugés «antiaméricains». La note, datée du 1er janvier 2008 (le cerveau analytique des diplomates ne se repose donc jamais?), explique que la télévision canadienne campe souvent l'Américain dans le rôle du méchant en citant des exemples tirés de The Border, Intelligence et Little Mosque on the Prairie.

Il n'est pas question de la télévision québécoise dans le câble. Seulement, sauf erreur, l'antiaméricanisme ne fait pas partie des obsessions fictionnelles de l'autre société distincte au nord des États-Unis. Cette attitude s'exprime ici davantage dans les médias écrits, au Devoir par exemple.

Une autre note, envoyée en novembre 2009 de l'ambassade de la capitale qatarie, Doha, parle de la chaîne Al-Jazeera comme d'un des «plus importants outils politiques et diplomatiques, en possession de Qatar». Le câble affirme que l'émirat contrôle directement la ligne éditoriale de la chaîne et qu'il utilise sa couverture plus ou moins critique en contrepartie de certaines concessions.

Le pouvoir souple

Tous ces éléments ont le mérite de rappeler l'importance du «soft power» dans les relations internationales. Selon ce nouveau concept des relations internationales développé par le professeur américain Joseph Nye, la puissance d'un État, d'une entreprise ou d'un groupe de pression se mesure aussi à sa capacité de séduction et de persuasion, au prestige et aux attraits, quoi. Ce pouvoir non coercitif carbure à l'éthique, aux moeurs, à l'éducation, aux idées, à la science et aux technologies, aux arts et aux industries culturelles.

Les plus critiques rappelleront que le Canada fait figure de cancre de la classe du G8 en la matière. Le pays n'a déployé qu'une petite poignée de médiocres centres culturels sous-financés dans le monde et vient encore de s'assécher les maigres budgets d'aide aux tournées artistiques internationales. En fait, l'Allemagne dépense plus pour la promotion de la culture allemande ici que le Canada pour la diffusion de sa propre culture dans le monde entier...

On le répète: banal et capital. Il y a vraiment à manger pour tous chez WikiLeaks...