Un clivage numérique enfoui dans les galeries du métro

L'annonce est passée totalement inaperçue: début novembre, lors du dévoilement de son plan de commandite, la Société de transport de Montréal (STM) a indiqué être en train de négocier un contrat avec l'entreprise ExteNet pour le déploiement, dans les galeries et stations du métro montréalais, de bornes d'accès aux réseaux de téléphonie cellulaire.

Exposé avec un peu de timidité, le projet n'en demeure pas moins très ambitieux. Il vise à enrayer le silence des téléphones cellulaires sous la terre à Montréal. Pour le moment, ces appareils y remplissent leur fonction de manière très localisée, principalement sur la ligne verte, entre les stations Berri-UQAM et Peel. Quand le système le permet.

À une époque où la connectivité entre les humains se présente année après année comme un outil crucial dans le développement économique, social et même politique d'une nation, la négociation en cours est donc plus que rassurante... même si dans les faits elle vient encore une fois confirmer, par l'absurde, un profond retard technologique dans les milieux urbains en général, et le sous-sol montréalais en particulier.

On éteint son téléphone et on revient en arrière: le transporteur public cherche depuis trois ans à faire entrer la téléphonie sans fil dans ses installations souterraines, avec une efficacité proportionnelle à la lenteur et aux retards sporadiques de son service. En décembre 2007, un appel d'intérêt lancé aux opérateurs de sans-fil (Telus, Bell, Vidéotron et Rogers) s'est soldé par un échec: une seule réponse a été reçue, et jugée non conforme. La STM espérait faire de ce déploiement une source de revenus. Finalement, le seul soumissionnaire demandait de l'argent pour amener son service de communication dans l'univers tellurique.

Retour à la table à dessin: en octobre 2009, le spécialiste du bus sans support à vélo et du wagon de métro datant des années 60 revenait à la charge avec un nouvel appel de propositions, auquel deux compagnies ont répondu. En mai dernier, la boîte ExteNet est sélectionnée. Les négociations pour faire parler les cellulaires sous terre ont été amorcées dans les dernières semaines et vont se poursuivre jusqu'en janvier. Selon l'échéancier fourni par la STM, le déploiement du réseau d'accès à la téléphonie sans fil se fera progressivement entre 2011 et la fin de 2013. Si l'échéancier est respecté.

On recule d'un pas pour laisser la voiture entrer en station: le métro de Montréal va donc devenir un espace de communication d'ici trois ans, annonce désormais la STM, qui précise toutefois que son partenariat avec ExteNet vise uniquement l'implantation d'un réseau de téléphonie cellulaire numérique de type GSM dans les galeries. Étrangement, l'idée d'implanter en même temps un réseau cellulaire à haute vitesse ou un accès à Internet sans fil — le fameux réseau Wi-Fi — n'a pas été prise en compte par la société, pour le moment.

Conséquence: quand le déploiement aura été complété, l'usager pourra donc parler dans son téléphone, mais aussi envoyer et recevoir des textos. Nous serons alors en 2013 et ailleurs sur la planète, l'usager du métro pourra, lui, regarder la télévision, ajuster le chauffage de sa maison, acheter un billet de spectacle, télécharger son quotidien préféré sur sa tablette numérique ou son téléphone intelligent. Entre deux stations.

Dans l'absolu, pouvoir faire tout ça avec une machine en main, alors qu'on est en mouvement sous la terre, relève du rêve un peu fou de l'humain surbranché. Humain qu'on inviterait bien à prendre un livre ou à entrer en conversation avec son voisin (ou sa voisine) de wagon pour décrocher un peu de cette intrusive modernité. Mais en dehors de cet absolu, ces activités numériques sont aussi le moteur d'une inéluctable évolution à laquelle le Québec, et le métro de Montréal, peinent à prendre part. Et les conséquences prévisibles vont au-delà d'un courriel manqué sur le quai de la station Georges-Vanier pendant les 10 minutes d'attente réglementaire.

On prend l'escalier fixe pour y penser: dans un monde en mutation où la demande fait l'offre, et inversement, la mise en réseau à haute vitesse des outils technologiques est cruciale, et pas seulement pour passer le temps, le nez sur un écran, dans un arrêt d'autobus ou sur un quai de métro. Que non! Aujourd'hui, ces réseaux participent à la construction de l'économie numérique dont les générations montantes ne pourront plus se passer.

Dans un avenir proche, l'essentiel de la richesse devrait en effet transiter par ces réseaux, disent les gourous des technologies, qui carburent à la dématérialisation de l'univers en imaginant un billet de train acheté sur son téléphone intelligent et utilisable simplement en l'affichant sur l'écran de son appareil. Entre autres.

Mieux, ce type d'infrastructures numériques, sans fil et à haute vitesse, a également une incidence sur la façon dont le citoyen s'informe, se divertit et participe à la vie collective par l'entremise des réseaux sociaux aujourd'hui et sans doute des mondes virtuels demain. Par effet d'entraînement, l'offre de contenus commence d'ailleurs à s'ajuster aux besoins mobiles des propriétaires de iPhone et de iPad qui forcent les réseaux de télévision, les journaux, les producteurs de cinéma et les marchands de musique à redéfinir leur façon de faire pour trouver de nouvelles bases de leur époque.

Pour le moment, un site offrant des émissions de télévision sur commande, un quotidien sur papier numérique, un site d'achat fonctionnant avec géolocalisation, cela relève de l'anecdote. Pour se multiplier, ces services vont forcément avoir besoin d'un réseau numérique efficace, performant et accessible partout, y compris sous terre à Montréal, où transitent chaque jour entre 350 000 et 375 000 personnes. En moyenne pendant 22 minutes par déplacement, 29 minutes pour ceux effectués avant 6h le matin.

Pour la petite histoire, au premier appel de propositions, la STM a été étonnée du manque d'intérêt des fournisseurs d'accès à la téléphonie cellulaire pour prendre le contrôle de ses galeries. Pour les Bell, Telus et consorts, un tel déploiement n'aurait pas sa raison d'être puisque jugé trop coûteux. Une question s'impose toutefois: comment va coûter, collectivement, l'absence d'un tel déploiement?

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