Cosma Wilungula, l'ange gardien des gorilles

Il ne reste plus que 120 gorilles de montagnes, que Cosma Wilungula se charge de protéger.<br />
Photo: Agence France-Presse (photo) Roberto Schmidt Il ne reste plus que 120 gorilles de montagnes, que Cosma Wilungula se charge de protéger.

La faune humaine présente à une conférence comme celle de Cancún réserve des surprises qui nous marquent.

J'attends depuis 30 minutes pour me procurer une carte téléphonique quand on m'apprend qu'on n'accepte pas les dollars canadiens.

L'inconnu qui me suit me tend comme ça 20 $US avec une candeur désarmante et me dit que je pourrai les lui remettre quand j'aurai trouvé un bureau de change. Ce que j'ai fait devant un café, qui m'a permis de découvrir en plus une amie française d'une amie québécoise, une biologiste aussi fascinée que moi par ce «pasteur» de 15 000 gorilles de plaines, de 30 000 bonobos et des huit dernières familles de gorilles de montagne, soit environ 120 individus, qui survivent dans les parcs de la République démocratique du Congo. Et c'est sans compter les antilopes, les lions, les buffles, etc.

Pasteur Cosma Wilungula, c'est son nom, dirige les huit parcs de son pays. Ses 3000 agents de la faune sont équipés de mitraillettes, sont formés au combat par d'anciens militaires belges et engagent souvent des combats meurtriers à l'arme automatique contre des braconniers professionnels ou des rebelles hutus qui ont quitté le Rwanda pour se réfugier dans ses parcs à proximité de la frontière.

Les rebelles se nourrissent des animaux des parcs et exploitent souvent, sur une échelle commerciale, plusieurs petites mines à ciel ouvert, d'un à trois mètres de profondeur. Ces rebelles, et parfois des villageois de ces régions, récoltent ainsi littéralement à la surface du sol du coltan, utilisé abondamment par la téléphonie cellulaire, de l'étain, de l'or et d'autres métaux précieux, en plus de récolter occasionnellement des diamants. Ces rebelles, dit-il, ont déployé tout un système «d'antennes» humaines qui leur permettent de repérer l'arrivée des agents de la faune.

La vie d'un directeur de parc au Congo n'est décidément pas celle de nos directeurs de parc au Québec. L'an dernier seulement, Pasteur Cosma Wilungula a perdu 134 des 3000 paramilitaires qu'il a embauchés pour surveiller la faune, et tout particulièrement les espèces en voie de disparition de ses huit parcs.

«C'est un prix très élevé, dit-il, pour protéger ce patrimoine de l'humanité», dont l'Occident connaît bien peu de choses à l'exception des belles images du National Geographic.

Trois mille agents de conservation, ajoute-t-il, ce n'est «pas assez» pour surveiller huit grands parcs nationaux, 63 réserves de faune et domaines de chasse étatique, soit en tout 71 aires protégées qui couvrent 25 millions d'hectares! Son seul parc de Salonga, avec ses 36 000 kilomètres carrés, est plus vaste que la Belgique!

En matière de protection, il faut l'avouer, le Congo, avec 11 % d'aires protégées (250 000 km2), devance le Québec avec son maigre 8 % d'aires protégées, aucun rebelle à mâter et de tranquilles caribous forestiers en déclin, y compris dans son parc de la Gaspésie. Même si le Congo est couvert à 65 % de forêts, pour la plupart des forêts primaires d'une énorme valeur écologique, ses gorilles de montagne sont de plus en plus menacés. L'espèce ne compte plus que 750 individus dans toute l'Afrique, explique ce directeur de parc pas banal du tout.

Ses contraintes budgétaires sont d'ailleurs à la mesure des défis de conservation et de sécurité auxquels il fait face. L'État, dit-il, paie «au moins» les salaires. Mais les nouveaux équipements, la formation du personnel, les recherches scientifiques et autres stratégies de conservation sont financés par des organismes extérieurs et de nouvelles activités au volet commercial, qu'il tente doucement de mettre en place.

La plus prometteuse est l'observation des gorilles, une activité qu'il doit développer avec une offre d'hébergement pour assurer sa stabilité. Il n'autorisera les visiteurs à fréquenter qu'une partie de sa maigre population de gorilles, afin de ne pas trop socialiser celle-ci, car, dit-il, les humains demeurent leur principale menace.

On peut les approcher jusqu'à deux mètres, raconte Pasteur Cosma Wilungula. Mais il exige le respect d'une distance de sept mètres afin, dit-il, que l'une et l'autre espèce ne se contaminent pas! Ces grands singes, précise-t-il, ont 98 % de gènes communs avec notre espèce, ce qui facilite dès lors la transmission de microbes, de virus, etc.

Ce «pasteur» des grands singes envisage aussi d'autoriser la chasse à certaines espèces surabondantes dans certains parcs, comme des antilopes. Pas question évidemment de cibler les gorilles de montagne ou de plaines, ou ces bonobos qui, dit-il, «pourraient enseigner aux humains comment vivre en paix».

«Quand deux mâles commencent à se battre, raconte-t-il, deux femelles interviennent aussitôt pour leur changer les idées et les invitent aux jeux de l'amour, ce qui met fin, paraît-il, à toute forme de querelle!» Nos «peace and love» des années 70 n'avaient décidément rien inventé!

Pasteur Cosma Wilungula espère enfin que les règles de la CITES, ce traité sur la protection des espèces menacées, l'autoriseront bientôt à vendre en toute légalité les

20 tonnes d'ivoire récoltées par ses gardes sur les éléphants et rhinocéros morts. En 2007, plusieurs pays africains ont été autorisés à vendre leur ivoire, mais pas le Congo. L'ivoire vaut en Chine plus cher que l'or, a-t-il découvert lors d'un voyage dans ce pays.

En Afrique du Sud, en 2002, un autre directeur de parc m'avait raconté être aux prises avec le même problème, coincé par un traité administré par des Blancs peu sensibles à ses problèmes de financement et assez peu conscients du fait qu'en fermant le marché légal de l'ivoire, le traité faisait en réalité monter les prix et stimulait ainsi le braconnage.

On s'est serré la main en espérant se revoir en compagnie de grands gorilles de montagne, l'an prochain, si jamais j'ai l'occasion de m'y rendre en allant couvrir la suite de la conférence de Cancún en Afrique du Sud. Un petit détour en passant, quoi!