Perspectives - De gros profits

Quelque 20 milliards en bénéfice net, pour six banques... Le chiffre est gros. Dans un autre temps, ces profits mirobolants nous ramèneraient au débat sur les frais bancaires et à celui sur le taux usuraire des cartes de crédit. Mais aujourd'hui, deux ans après la faillite de Lehman Brothers devenue l'emblème de la plus importante crise financière depuis la Grande Dépression...

Certes, la taille des banques n'a rien à voir. Après tout, la crise financière de 2008 a réclamé son lot de victimes parmi les grosses institutions. Et le concept de l'aléa moral, du «too big to fail», n'est pas étranger au risque systémique associé au poids de l'institution. Mais lors et depuis cette crise, la solidité du marché financier canadien s'est attiré son lot d'éloges. Les clients ont particulièrement apprécié la capitalisation et le recours limité au levier de leurs institutions. Pour sa part, l'investisseur a salué la capacité des institutions canadiennes à maintenir leur dividende et à défendre leur qualité à titre de valeur de placement.

Au terme de l'exercice financier clos le 31 octobre 2010, les six grandes banques ont comptabilisé un bénéfice net cumulé de 20,45 milliards, en hausse de 42 % sur celui de 14,37 milliards de l'exercice précédent. Selon le taux statutaire, cela voudrait dire des rentrées fiscales de l'ordre de 10 milliards sous forme d'impôts pour les différents ordres gouvernementaux cette année. Selon un taux effectif moyen, ce sera plutôt 6 milliards. Et près de 9 milliards si l'on ajoute aux impôts l'ensemble des taxes. Pour six banques!

Rappelons que le secteur financier compte pour 10 % de l'ensemble des revenus d'exploitation, mais pour environ 25 % des bénéfices d'exploitation des entreprises canadiennes, malgré une contribution directe au PIB de 7 %.

Vu autrement, les 20 milliards de bénéfice net représentent 0,7 % de l'actif combiné. Mais il est vrai que cette donnée ne veut rien dire, que les banques fonctionnent plutôt sur la base d'un jeu d'écart de taux d'intérêt et que l'effet de levier inhérent à leurs activités rend le rendement sur fonds propres plus pertinent. Selon cette référence, il s'est situé en moyenne à 16 % en 2010.

En prenant la lecture du rendement du capital employé retenue par Statistique Canada, l'industrie financière a généré une performance moyenne de 8,3 % de 2004 à 2008, soit un ratio similaire à celui des branches d'activités non financières. Dans la branche financière, les meilleurs rendements viennent du segment de l'assurance IARD (soit 16 %, en moyenne), suivi de près par celui composé des agents et courtiers d'assurance (15 %). Les institutions de dépôt arrivent troisièmes avec un rendement moyen de 11 %. Hors secteur financier, les meilleurs rendements du capital employé sont venus de l'industrie arts, spectacles et loisirs (30 %), suivie des magasins d'alimentation (29 %) et des pétrolières (18 %).

En comparant plutôt la marge d'exploitation, la branche d'activité financière domine la liste avec un résultat moyen de 26 %, suivie non loin par les fabricants de boissons alcoolisées et du tabac (23 %), par l'industrie des arts, spectacles et loisirs (21 %) et par les services immobiliers (également 21 %).

Sous cette pluie de chiffres, là où les institutions bancaires (et financières au sens plus large) peuvent se démarquer, c'est dans la redistribution de leur bénéfice à leurs actionnaires ordinaires. Et ici, presque tous les Canadiens sont actionnaires d'une banque, soit par le biais de leur REER ou de leur caisse de retraite privée, soit par l'intermédiaire des régimes publics de retraite. Les banques peuvent verser entre 40 % et la moitié de leur bénéfice net sous forme de dividendes. Le rendement en dividendes est de l'ordre de 3,5 à 4,5 %, soit l'équivalent du rendement d'une obligation à long terme du gouvernement du Canada. Sans oublier le traitement fiscal favorable du dividende et le potentiel de plus-value de l'action ordinaire.

Au plus fort de la crise, les actionnaires et clients ont apprécié la stabilité offerte par les banques canadiennes. Les actionnaires ont également applaudi la capacité des banques à maintenir leur dividende, dont le rendement a été propulsé dans les 6 à 8 %.

Lors de la récession, les analystes de la Financière Banque Nationale estimaient que les banques pouvaient absorber des pertes sur prêts et des frais liés aux marchés financiers d'environ 65 milliards en 2009 et en 2010 sans que l'atteinte du seuil de rentabilité soit compromise. Et les huit banques canadiennes peuvent absorber des pertes sur prêts et des frais liés aux marchés financiers de 40 milliards, et disposer tout de même de surplus de capitaux leur permettant d'assurer leur dividende actuel au cours de ces deux années.

Un autre analyste, d'UBS Securities, soulignait que les cinq grandes banques n'avaient pas réduit leurs dividendes depuis la Deuxième Guerre et, avant cela, depuis la Grande Dépression.