Technologie: La commercialisation, un des défis de l'industrie

La semaine dernière, pendant que j'assistais à une présentation du film Les Invasions barbares, de Denys Arcand, j'eus droit à une agréable surprise. Une première, même. En effet, comme tout bon amateur de cinéma, j'arrivai quelques minutes avant le début de la présentation pour regarder les bandes-annonces des films à venir.

Me croiriez-vous si je vous disais que tous les films présentés étaient québécois? Pas un seul film européen ou américain. Que des films d'ici. Et, à voir les bandes-annonces, de bons films. Des films que certains aimeront, d'autres pas. Mais tous ont un point commun: non seulement ils mettent en vedette de bons comédiens et expriment manifestement des idées originales, mais on sent aussi le souci du réalisateur et du producteur de tenir compte du succès au box-office. Une tendance de plus en plus fréquente depuis quelques années, avec l'arrivée de toute une génération de nouveaux réalisateurs et de créateurs comme les Binamé, Briand, Troggi, Scott et plusieurs autres que j'aimerais pouvoir citer ici, tant ils le méritent.

N'est-ce pas tout à fait normal? Après tout, tout créateur désire que son oeuvre soit vue par le plus grand nombre de personnes possible. De même, un producteur, pour des raisons autres ($$$) que celles des créateurs, souhaite aussi ardemment le succès en salle du film qu'il produit. Et c'est tout à fait normal. Quoi qu'il en soit, le cinéma québécois vient de se gagner la faveur d'un nouvel admirateur. Toutefois, cela me conduit à tracer un parallèle avec l'industrie du multimédia et du logiciel estampillé «Créé et fait au Québec».

En effet, tout comme le cinéma québécois, l'industrie du multimédia et du logiciel a connu ses années de vaches maigres, ses années d'expérimentation et aussi ses années de folie. Aujourd'hui, les produits et services offerts par cette industrie sont majoritairement bons, car les hommes et les femmes d'affaires qui composent cette industrie ont pris conscience que le logiciel, le site Web ou le service offert doivent plaire au public auquel ils sont destinés. À quelques exceptions près, il est bien terminé le temps où, avant de mettre en branle la conception d'un quelconque produit, un producteur allait chercher le maximum de subsides pour couvrir ses coûts de production, tout en négligeant de prendre en considération le public visé et les ventes potentielles.

Bref, contrairement à ce que disent certains, les entreprises du domaine du multimédia et du logiciel au Québec ne sont plus «jeunes». Disons plutôt que, de l'enfance, celles-ci viennent de passer au stade de l'adolescence et que certaines sont même prêtes à passer à l'âge adulte, si ce n'est déjà fait.

Or, Michel Audet, ministre du Développement économique et régional, ne peut repousser cette industrie du revers de la main. Depuis des années, on a aidé le bébé à venir au monde, quelquefois artificiellement, mais aujourd'hui le bébé a grandi, et le voici prêt à faire face au vaste monde. Maintenant que notre ado multimédia est prêt à entrer à l'université de la vie, doit-on le laisser tomber? Surtout pas! Vous savez, le bébé, l'eau du bain...

Cependant, il faut aussi que notre ado s'aide lui-même. En cela, une job d'été, un boulot à temps partiel, et qui sait, certains esprits non conformistes et libres vont même vouloir s'affranchir de toute dépendance envers leurs parents. Bref, et on l'a vu dans le dernier budget Séguin, terminés certains programmes de crédits d'impôt. Pour certaines choses, l'ado peut apprendre à se débrouiller seul. Et, pour avoir causé avec plusieurs personnes du milieu, on sait qu'une coupe comme celle qu'ont connue, par exemple, les programmes de crédits d'impôt à la R&D n'est pas tellement significative. Tous, sans exception, ont souligné que, ce que Québec coupait, ils iraient le rechercher du côté des programmes de crédits à la R&D du fédéral. Perte véritable: environ 10 % des 12,5 %. Pour plusieurs, quelques centaines de dollars par année.

Tout bien considéré, on s'aperçoit que la situation actuelle n'est pas si tragique que cela. Toutefois, notre industrie fait face à un défi considérable: convaincre les autres industries d'ici que ses produits sont d'une qualité équivalente à ceux des concurrents d'outre-frontières et, surtout, prendre pied sur les marchés internationaux.

Car voilà le véritable défi qui attend cette industrie (et celle du cinéma, à mon humble avis): la commercialisation. Elle doit convaincre le reste de la planète, mais elle doit aussi convaincre ses pairs en plus de convaincre le gouvernement qui l'a soutenue (et en cela l'industrie a des doléances légitimes) que ses produits sont tous aussi bons que ceux des Américains ou des Européens.

Tout comme les programmes de garantie de prêts sont des mesures incitatives intéressantes qui permettent à de nouvelles entreprises de voir le jour, pourquoi ne pas avoir des programmes de prêt à la commercialisation? Ou des programmes de crédits d'impôt pour la création d'emplois en commercialisation?

Les dirigeants d'entreprise le savent très bien: les meilleures ressources en commercialisation coûtent la peau des fesses, mais, bien dirigées, elles peuvent faire toute la différence. Mais attention, il ne faut surtout pas tomber dans le piège consistant à confier les rênes d'une entreprise, et ainsi à la détourner de son but premier, c'est-à-dire vendre, à une personne spécialisée en commercialisation tout simplement parce qu'elle gagne plus que quiconque au sein de ladite entreprise. Nombre de petites et moyennes entreprises ont fait cette erreur et s'en mordent maintenant les doigts. Un bon gestionnaire reste essentiel au succès d'une firme.

Toutefois, un problème important subsiste: le mode d'attribution des différents programmes. Celui-ci doit être remis en question. Sans vouloir insulter nos serviteurs de l'État, les fonctionnaires ont-ils la compétence nécessaire pour évaluer l'admissibilité ou non d'une entreprise à un programme? À mon avis, sauf exception, non. Et c'est pourquoi certaines entreprises ont réussi à décrocher la timbale, malgré des plans d'affaires farfelus où les mots «rentabilité» et «retour sur investissement» avaient été complètement évacués. Et que d'autres, malgré leur caractère novateur et une rentabilité concevable avec un tout petit coup de main, ont été refusées.

Alors, pourquoi un jury composé de pairs de l'industrie, qui serait remplacé chaque année pour éviter un quelconque conflit, ne pourrait-il pas assister les fonctionnaires et ainsi s'assurer que tous les projets puissent être jugés à leur juste valeur? Après tout, qui d'autres que les alter ego sont à même de mieux comprendre un projet novateur?

Aussi, encore une fois, et je n'aurai de cesse de le marteler aussi souvent que possible, notre gouvernement a une bien drôle de façon d'encourager son industrie en l'oubliant. Puisque le ministre Audet aime parler de portes de garage, imaginons donc un instant qu'un gouvernement encourage par toutes sortes de programmes l'industrie locale des portes de garage, mais qu'il remplace ses propres portes de garage par des produits fabriqués aux États-Unis, par exemple. C'est un peu ce genre d'incohérence que l'on voit actuellement dans le cas des produits issus de l'industrie québécoise du multimédia et du logiciel. Une autre fois, je le redis, nos hommes d'affaires préféreraient de beaucoup obtenir de vraies commandes plutôt que des subventions et des crédits d'impôt. Une véritable vente a beaucoup plus de valeur lorsqu'on rencontre un banquier ou un investisseur potentiel.

Toutefois, même si, au cours des dernières semaines, nous avons parlé beaucoup de rentabilité des entreprises, de risques financiers et d'industrie, il est aussi essentiel, tout comme dans les industries culturelles, qu'il puisse y avoir des fonds destinés à encourager certaines oeuvres multimédias qui ne pourront jamais être rentables.

Certains projets méritent qu'on s'y attarde et qu'on les encourage. Des projets de cédéroms ou de sites Webs culturels, des projets destinés au marché de l'éducation. Encore une fois, un jury constitué de pairs, de fonctionnaires et de responsables des milieux culturels ou de l'éducation pourrait juger les projets qui seraient susceptibles de recevoir de l'aide. Un tel jury multidisciplinaire aurait aussi l'avantage d'éviter en grande partie des problèmes de perception concernant les projets méritants et ceux qui ne le sont pas.

Bref, les membres de l'industrie du multimédia et du logiciel auraient tout avantage à s'asseoir, à faire le point entre eux, à s'unir et à proposer des solutions d'aide novatrices (mais réalistes) au gouvernement. Des personnes à qui je continue de parler, des hommes d'affaires ou des personnalités comme Nicole Martel, présidente-directrice générale du réseau InterLogiq, une association qui regroupe plus de 1000 sociétés de l'industrie du logiciel, sont en grande partie d'accord avec les problématiques et les solutions exposées ci-haut, en plus d'être prêtes à rencontrer le ministre Audet pour entamer un dialogue constructif.

De même, le gouvernement, et le ministre Audet tout particulièrement, aurait tout avantage à discuter avec les représentants de cette industrie, avec les hommes et les femmes d'affaires qui la composent, pour essayer de se comprendre et de foncer ensemble vers l'avant. Et d'éviter de jeter le bain, l'eau, le bébé...

mdumais@ledevoir.com

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