Le brouillard

La semaine dernière, une fuite toute canadienne a semé l'émoi à Ottawa. Voulant prendre de court WikiLeaks, quelqu'un au sein du gouvernement canadien a transmis à au moins deux quotidiens une note diplomatique de l'ambassadeur du Canada à Kaboul, William Crosbie. Il y offrait sa démission si cela pouvait atténuer le choc que ses confidences à son homologue américain pourraient avoir sur le gouvernement afghan.

Le gouvernement Harper a avec raison défendu M. Crosbie, l'opposition aussi, mais le débat a entièrement dévié. Ce que plusieurs experts craignaient ne s'est pas produit. Le contenu de la note diplomatique américaine, obtenue par WikiLeaks et dévoilée depuis, n'a pas fait les manchettes et l'on est rapidement passé à autre chose.

Il y avait pourtant matière à réflexion dans ce document, et il aurait pu être utile d'en connaître le contenu plus tôt. Après tout, le gouvernement Harper vient tout juste d'approuver la prolongation de la présence militaire canadienne en Afghanistan et le sommet de l'OTAN où tout cela s'est discuté a eu lieu il y a deux semaines à peine.

Dans sa conversation avec son homologue américain, William Crosbie fait état de quelques progrès en matière de développement et de sécurité, mais ce qui frappe est sa frustration avec le président Hamid Karzaï et ses proches. La situation lui fait «bouillir le sang», raconte l'ambassadeur américain, «lorsqu'il [Crosbie] explique le point de vue canadien selon lequel la communauté internationale doit se tenir debout pour la majorité silencieuse ou être blâmée pour laisser Karzaï et sa famille établir à travers le pays un système de patronage et de contrôle similaire à celui en place à Kandahar».

On sait depuis longtemps que la corruption gangrène le gouvernement afghan. Au sommet de Lisbonne, le premier ministre Stephen Harper a lui-même averti Hamid Karzaï que l'aide canadienne ne transiterait pas par le gouvernement de Kaboul tant et aussi longtemps que ce dernier ne ferait pas le ménage. Les doutes exprimés par M. Crosbie n'étaient donc pas un secret, mais ce que montre la masse de documents obtenus par WikiLeaks est l'étendue de l'insatisfaction des pays de l'OTAN, pas seulement du Canada, et la profondeur de leur scepticisme à l'égard du gouvernement Karzaï.

Dans ce contexte, on est en droit de se demander ce que nous faisons là. Valait-il vraiment la peine de prolonger notre présence militaire pour nous lancer dans une mission de formation de l'armée et des forces de sécurité afghanes? Après tout, qui serviront-elles? Un gouvernement corrompu ou un gouvernement stable et responsable?

***

Mais dans leur hypocrisie toute diplomatique, presque tous les gouvernements se sont employés à dénoncer WikiLeaks et surtout pas le gouvernement américain qui a un système de communications diplomatiques ressemblant à une passoire. WikiLeaks n'a pourtant rien fait d'illégal. Le panier était percé, et les fuites ont abouti chez lui. Malgré cela, c'est son fondateur que l'on pourchasse à travers le globe et son site que l'on évince, un serveur après l'autre.

On s'en prend à lui parce qu'il menace un des pouvoirs dont les gouvernements sont très jaloux, celui du contrôle de l'information. Ces derniers ne luttent pas ici contre le mensonge, que plusieurs savent d'ailleurs si bien manier. (On se souvient trop bien des supposées armes de destruction massive irakiennes.) Non, ce dont il est question ici, c'est d'une levée de boucliers contre la vérité sans vernis. Celle qui égratigne et qui fait mal. Et qui, dans un dossier comme l'Afghanistan, aurait peut-être servi à nuancer quelques décisions.

On peut débattre de la justesse de dévoiler un tel déluge de documents. Il arrive un moment où l'abondance déjoue la transparence et se fait brouillard. De plus, il est vrai que la divulgation de certaines notes diplomatiques soulève des questions réelles de sécurité. À la décharge de WikiLeaks, aucun câble n'a pour l'instant été dévoilé sans avoir d'abord été revu, et certains expurgés, par l'équipe des cinq grands journaux associés à l'opération.

Cela n'élimine pas tous les risques, mais on exagère en parlant, comme la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, d'une «attaque contre la communauté internationale» ou encore, comme l'a dit le ministre italien des Affaires étrangères, Franco Frattini, du «11-Septembre de la diplomatie mondiale». On charrie quand, comme Sarah Palin, on compare WikiLeaks à une organisation terroriste. Et on dérape carrément quand on souhaite l'assassinat de Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, par le gouvernement américain, comme l'a fait le politologue et ancien conseiller de Stephen Harper Tom Flanagan sur les ondes de la CBC, une «remarque désinvolte» qu'il a dit regretter depuis. Le pire est qu'il n'est pas seul à avoir exprimé un tel souhait. Ezra Levant, un des animateurs de la future chaîne anglophone de Quebecor, Sun News, en est un autre.

On s'en permet et on en tolère beaucoup sous couvert de sécurité, de la fouille à nu des voyageurs à la torture que préconisent bien des républicains américains. Et maintenant, l'appel au meurtre pour une simple mais spectaculaire fuite de documents. À croire que nos réflexes et balises éthiques ont disparu dans la foulée des attentats du 11 septembre 2001. Franchement, c'est épeurant.

***

mcornellier@ledevoir.com

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7 commentaires
  • Denis Miron - Inscrit 6 décembre 2010 07 h 15

    OTAN-tique mafia

    Depuis l’envahissement de l’Iraq en 2003 sur mensonge à grand déploiement concernant les armes de destruction massive, je demande qu’on m’explique quelle différence il y a entre les méthodes d’agression étatsuniène ainsi que les pays membres de l’OTAN et les mafias et je n’ai jamais eu de réponse satisfaisante à cette question, car ce que Wikileak nous démontre aujourd’hui, c’est qu’il n’y en a pas.
    Les secrets d’états ne sont pas là pour protéger les militaires au front mais pour protéger les «establishement de l’armée» dont le sens éthique convergent étrangement avec celui des mafias. Ce qui a pour résultat de nous placer devant des scènes de pillages et de massacres par le biais des médias
    Comme il est démontré par ces fuites que nous savions déjà, nous sommes la-bas pour instaurer et consolider une gouvernance mafieuse comme celle dont on dispose chez-nous tout en essayant de masquer la vérité derrière le secret d’état. Corrupteurs et corrompus s’entendent comme larron en foire. Le sens éthique de l’un vaut bien celui de l’autre, dans les deux cas, on peut dire qu’il brille par son absence. Ainsi l’OTAN est utilisé comme le bras armé de la mafia de Wall Streeet(Rue du Mur) et le Canada présentement est le principal suiveux parmi tant d’autres. Communauté internationale mon œil!

  • Michel Gélinas - Abonné 6 décembre 2010 11 h 04

    Le droit à l'information

    La rigueur intellectuelle de Manon Cornellier lui sert encore pour démasquer ces «contrôleurs» de l'information qui ne veulent pas que les citoyens sachent la vérité sur ce qui se passe en Afghanistan, par exemple. Au Canada, ce gouvernement minoritaire conservateur est un des pires que le Canada ait connu pour empêcher que les citoyens soient informés. Je n'exagère pas en disant que sous cet aspect, il a des relents «staliniens»! La langue de bois de ce Harper est exaspérante, en français, par exemple, où il ne nous dit jamais rien. Après s'être limité à 1 ou 2 courtes phrases, des généralités, on se dit qu'il ne nous a encore rien appris. Il fuit le peuple, les journalistes, la télé...et surtout, il trompe le peuple en prenant des décisions toujours idéologiques(pro-guerre, pro-Israël, pro-prisons, pro-armes, anti-culture, anti-écologie, anti-recherche/recensement...) en cachant les preuves qui contredisent sa position partisane.

    Je suis d'accord aussi avec M. Assange pour rendre accessible l'information utile pour faire valoir la vérité, surtout quand il s'agit de guerre et de vies humaines. Mais aussi, pour faire circuler l'information, en général.

    Ce texte est excellent, une belle démonstration de l'utilité du travail de WikiLeaks et des grands journaux qui nous présentent les extraits les plus pertinents de ces textes.

  • Jacques Morissette - Inscrit 6 décembre 2010 11 h 27

    Il y a des choses qui me font me rappeler de l'histoire de l'allemagne Nazi.

    Historiquement parlant, l'Allemagne Nazi aurait-elle pu devenir ce qu'est est devenu lors de la deuxième mondiale s'il y avait eu l'Internet à cette époque? Il me semble qu'avec internet, les pouvoirs en place n'ont plus le même monopole qu'en cette époque là. Je trouve que c,est tant mieux pour tout le monde. N'empêche que nos pouvoirs en place d'aujourd'hui ont conservé l'héritage acquis de ne pas avoir l'intention de se défaire du monopole de l'information. N'y a-t-il pas un certain danger pour le monde ordinaire?

  • Eric Allard - Inscrit 6 décembre 2010 12 h 36

    Guerre épais

    Félicitations Mme. Cornellier pour cet excellent article. Je ne comprends pas qu'il y aie aussi peu d'interventions de la sorte de la part des grands médias, dont le rôle est d'aider à informer la population, et non de garantir la désinformation voulue par nos gouvernements. Dans ce sens, Québécor envoie un bien piètre message.

    Il est sidérant de constater comment fonctionne en réalité nos soi-disant démocraties. Alors qu'elles devraient donner un certain pouvoir de décision à la population, elle le prive en réalité des éléments d'information qui seraient nécessaires à l'application de ce droit.

    Entre-autres, pour que les électeurs puissent faire pression sur leur élu local dans un dossier aussi important que la guerre à l'étranger, il n'est pas convenable que le gouvernement tente de cacher des choses aussi vitales que "Saviez-vous que le Canada est en train de former l'armée qui va être l'équivalent de la garde prétorienne de Saddam Hussein mais pour l'Afghanistan?". Si la population en était convaincue, il y aurait tant de manifestations contre la poursuite de la présence canadienne que le gouvernement ne pourrait pas maintenir sa présence. Et que dire des familles de militaires décédés en Afghanistan, n'ont-elles pas le droit à la vérité?

    Lorsque les médias ont fait leur apparition dans le visage de nos sociétés démocratiques, on les a vendus comme un contre-pouvoir nécessaire pour éclairer la population sur les événements qui affectent nos vies ou nos décisions électorales et autres. Alors, comment une entreprise de média comme Québécor peut-elle justifier l'embauche d'un animateur de chaîne d'information qui souhaite l'assassinat de la personne qui a sûrement le mieux remis les pendules à l'heure quant à tous les mensonges et contre-vérités que nos gouvernements nous servent allègrement pour faire passer leurs projets?

  • Paul Racicot - Inscrit 6 décembre 2010 14 h 33

    Combien de citoyens...

    ...s'intéressent-ils vraiment à la politique «étrange» du Canada? Il en va de sa transparence en politique extérieure comme de sa transparence en politique intérieure : entre deux élections démocratiques, le gouvernement en place prend l'allure et les manières d'une dictature, qu'il s'agisse de politiques environnementales désastreuses, du contrôle des armes à feu, du Bill C-32, etc.

    Nous avons désormais un gouvernement et une armée qui soutiennent un gouvernement étranger corrompu jusqu'à la moelle. Doit-on vraiment s'en étonner?! Imperméable à toute critique, il fait ce que bon lui semble, même l'indéfendable et ce, en toute impunité !