Essais québécois - La rigueur souriante de Marcel Trudel

L'historien Marcel Trudel est un spécialiste du déboulonnage de héros.
Photo: Télé-Québec L'historien Marcel Trudel est un spécialiste du déboulonnage de héros.

Je ne me lasse pas de lire les tranches d'histoire regroupées par le vénérable Marcel Trudel dans Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, dont le tome 5 vient de paraître. Auteur d'une œuvre monumentale principalement consacrée à la Nouvelle-France, le savant historien nonagénaire, dans ce chant du cygne, donne une allure souriante à son impressionnant savoir et nous convie à une émouvante et enjouée fête de notre histoire.

«Devant cette Nouvelle-France du XVIIe siècle, écrivait Trudel dans ses Mémoires d'un autre siècle, je suis comme un spectateur qu'un mur sépare de la scène. Au travers de ce mur, grâce à quelques fissures, je puis voir des bribes de ce qui se passe. [...] J'entends des voix, mais les mots n'ont pas de suite. Je voudrais poser des questions, mais ils ne m'entendent pas, ils ne savent même pas que je suis là, à tenter de faire leur connaissance. Et je prétendrais connaître cette société?»

Ce magnifique plaidoyer en faveur de la «profonde humilité» nécessaire à l'historien guide le travail de Trudel, mais ne le paralyse pas. Habitée par un profond respect pour les ancêtres, l'oeuvre de Trudel, surtout ces Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, ne se cantonne pas pour autant dans le registre de l'admiration béate. Chercheur de vérités, même de celles qui dérangent, l'historien cultive un réjouissant penchant pour l'effronterie courtoise.

Dans ce tome 5, par exemple, il accuse Jacques Cartier de s'être livré, en 1536, à un putsch contre le chef iroquoien Donnacona. «Si les Amérindiens, écrit-il, n'avaient pas encore connu la pratique du renversement de l'autorité, Cartier la leur apportait plutôt que le "petit Jésus", en effectuant le premier putsch que l'on connaisse en Amérique du Nord.» Cartier et ses hommes, en effet, craignent Donnacona et lui préfèrent son rival, Agona. En 1536, ils invitent le premier et ses fils à une fête et les capturent. Cartier fait croire aux prisonniers que, après une visite auprès du roi de France, ils pourront revenir en Amérique et retrouver leur statut. Ils ne reviendront jamais.

Spécialiste du déboulonnage de héros, Trudel écorche aussi Champlain et Frontenac. Le premier se serait adonné au plagiat. Champlain, en effet, rêvait d'aller à la baie d'Hudson, pour s'en attribuer la découverte. De 1608 à 1613, il implore les Algonquins de l'y guider, mais ces derniers promettent sans tenir parole, puisqu'ils tiennent à se réserver le commerce de cette région. En 1612 et 1613, Champlain produit des cartes qui présentent la baie d'Hudson, où il n'est jamais allé, à partir de sources étrangères qu'il reconnaît comme telles. Or, en 1632, dans sa dernière carte, il dessine encore la baie, mais «il a écarté toute référence à la cartographie anglaise et effacé tout indice du rôle du rival Hudson». Ne soyons pas trop sévères devant ce plagiat, suggère toutefois Trudel. Le XVIIe siècle «ne connaît pas nos exigences en matière de droits d'auteur».

Louis XIV, lui, ne se prive pas de gronder Frontenac. «Connu pour son caractère autoritaire et violent, pour ses goûts dispendieux et ses grandes dépenses», le gouverneur général de la Nouvelle-France (1672-1682, 1689-1699) accumule les reproches royaux parce qu'il se dispute avec l'évêque Laval pour avoir le premier rang dans l'Église, ne respecte pas les prérogatives des autres administrateurs et s'adonne illégalement au commerce des fourrures. «Frontenac, précise néanmoins Trudel, a laissé une colonie beaucoup plus forte et plus peuplée qu'il ne l'a reçue.»

Lors de son deuxième mandat, Frontenac annonce qu'il fera jouer le Tartuffe de Molière. L'évêque de Saint-Vallier panique, lance des menaces d'excommunication et finit par offrir de l'argent au gouverneur pour le dissuader. Ce dernier, probablement retors depuis le début, empoche le magot. Il faut dire qu'il connaissait bien les scrupules de l'évêque. Saint-Vallier, en effet, est obsédé par le péché de la chair. En 26 ans, son prédécesseur, Laval, n'a consacré qu'un seul mandement à ce «danger». En 33 ans, ses quatre successeurs n'interviendront sur ce sujet que trois fois. Saint-Vallier, lui, passe son temps à dénoncer la «promiscuité des sexes» et à condamner «la nudité des épaules et même celle des bras» des femmes, dont il fait un péché mortel. La colonie est-elle particulièrement dévergondée entre 1685 et 1727? Trudel ne trouve aucun indice en ce sens.

Le mariage, à l'époque, est certes encouragé, mais il n'en est pas moins «une course à obstacles». Il faut d'abord avoir l'âge requis (14 ans pour le garçon, 12 ans pour la fille, mais les mariages d'adolescents sont rares) et obtenir le consentement des parents (jusqu'à 25 ans pour la fille et 30 ans pour le garçon). Si ces derniers refusent, les mineurs peuvent procéder par «sommation respectueuse». Si le père s'entête après la troisième lecture, l'enfant peut se marier légalement. Quand le père refuse d'entendre la lecture du notaire, celui-ci «court derrière lui tout en poursuivant la lecture». Il y a aussi les empêchements de consanguinité, une foule de dates interdites (dimanche, avent, carême, semaine sainte). Il fallait vouloir, comme on dit, et on voulait.

Dans ce tome 5, Trudel revient sur une de ses marottes, c'est-à-dire l'esclavage pratiqué par les Canadiens français. Il y aurait eu, dans notre histoire, 4000 esclaves, dont les deux tiers étaient des Amérindiens. La Vérendrye, par exemple, était commerçant d'esclaves, rapportés de ses voyages dans l'Ouest.

Trudel revient aussi sur la «guerre des Éteignoirs» de 1841 et en profite pour décrire le triste état de l'éducation dans le Québec d'alors: commissaires d'école ignorants au point de tenir leur livre à l'envers (l'exemple est de 1940!), majorité d'enseignants sans diplôme, programme centré sur le catéchisme. Dans un savoureux chapitre, Trudel montre aussi à quel point la langue qu'il parlait dans ses jeunes années (avant 1950) était truffée de mots anglais.

Ce tome 5 de Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, comme les quatre qui l'ont précédé, est un chef-d'oeuvre de vulgarisation historique signé par un maître qui, en fin de parcours, nous fait cadeau de sa science amoureuse et critique.

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louisco@sympatico.ca

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Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, tome 5
Marcel Trudel
Hurtubise
Montréal, 2010, 152 pages

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