Le catholicisme en crise - Les évêques américains misent sur l'archevêque de New York

Bien que l'Église catholique forme aux États-Unis la première confession en importance, une élection à la tête de son épiscopat n'y fait pas grand bruit d'ordinaire. L'intervention grandissante des évêques dans certains débats aura toutefois attiré plus d'attention lors du récent choix, fort serré, de l'archevêque de New York, Timothy M. Dolan, comme président de leur conférence.

Plusieurs s'attendaient à voir l'évêque de Tucson, Gerald Kicanas, son vice-président, accéder à la présidence, conformément à une longue tradition. Or, avec 109 votes au premier tour, Kicanas n'a pu obtenir la majorité par la suite. Et Dolan, qui n'en avait d'abord que 84, l'a emporté avec 128. Que s'est-il donc passé?

Avec un résultat de 128 à 111 au troisième tour, on ne saurait y voir un balayage conservateur. La sélection traditionnelle aurait sans doute valu la présidence à Kicanas, un évêque «modéré» sinon «libéral», malgré une campagne lui reprochant sa gestion controversée d'un cas d'inconduite sexuelle parmi ses séminaristes.

Ni le conservatisme de la hiérarchie ni le scandale de la pédophilie n'expliqueraient la défaite de Kicanas. Pour John L. Allen, un observateur averti du National Catholic Reporter, d'autres raisons ont fait préférer finalement l'archevêque de New York. Dans une Église blessée par les controverses et les scandales, Timothy Dolan aura paru comme l'évêque le plus apte à en restaurer l'image publique.

De plus, si Dolan est un conservateur, il n'est pas homme à repousser, dans l'Église et dans la société, les gens qui ne partagent pas ses convictions. L'archevêque de New York est plutôt un pasteur bon vivant que la diversité ne gêne pas, mais qui, au contraire, sait créer des ponts.

Enfin, les évêques auraient peut-être aussi voulu avoir un futur cardinal à Rome qui ne soit pas moins orthodoxe que le pape, mais qui ait la stature voulue, tel son prédécesseur le cardinal Francis George, de Chicago, pour faire face à la Curie vaticane... Dolan y aura d'autant plus de poids que Benoît XVI vient de lui confier l'enquête sur la pédophilie dans l'Église d'Irlande.

Le principal intéressé s'est dit surpris de son élection. Dans une entrevue au New York Times, il confirme que sa présidence n'allait pas retenir les évêques de parler d'avortement (ils sont contre), de mariage gai (ils ne sont pas pour) ou d'immigration (ils défendent les illégaux). Benoît XVI, ajoute-t-il, n'a pas changé, avec son récent mot sur le condom, l'interdit jeté sur la contraception. La priorité du nouveau président, toutefois, sera mise ailleurs.

Aux États-Unis, les catholiques quittent massivement la pratique religieuse. Ils étaient 78 % à fréquenter l'église dans les années 1960, ils ne sont plus que 35 %. Et seulement la moitié des jeunes catholiques se marient aujourd'hui à l'église. Triste avenir, note Dolan, les jeunes font la queue chez Abercrombie & Fitch, un temple du vêtement Fifth Avenue, mais aucune file n'attend devant St. Patrick, la cathédrale au «trésor éternel».

L'archevêque entend ramener les vieux croyants au bercail en déclarant 2011 «Année de la Messe» et en leur redonnant le confort des cérémonies d'antan. Mais dans une Église qui mène une «guerre culturelle» contre la liberté sexuelle, pourra-t-il retenir ainsi les jeunes? Plus d'un théologien en doute. Bien davantage qu'un changement de style sera nécessaire, dit-on, pour réparer la déchirure au sein du catholicisme américain.

Il fut une époque, en tout cas, où l'épiscopat catholique des États-Unis tranchait par le choix de ses enjeux et l'audace de ses prises de position. Les évêques d'alors n'avaient pas hésité, par exemple, à participer au débat sur la guerre nucléaire. L'épiscopat d'aujourd'hui paraît, par contre, engagé dans des combats limités ou d'arrière-garde sur «la famille».

À l'inverse, chez les simples fidèles comme parmi les théologiens, non seulement obéit-on de moins en moins aux diktats du pape, mais la prétention de la hiérarchie à détenir seule le discours de la vérité — et le pouvoir de l'enseigner — est de plus en plus contestée. On trouvera sans doute excessif le mot d'un Daniel C. Maguire, professeur de théologie à Marquette University, reprochant à Dolan d'accorder pareil pouvoir à des évêques dont la plupart sont «d'anciens administrateurs» qui ne pourraient «réussir un examen de théologie».

Or, si les catholiques traditionnels sont émus par le scandale de la pédophilie davantage que par le débat sur l'autorité dans l'Église, les jeunes, eux, risquent de s'éloigner de l'institution, non pas en raison de la défaillance des évêques à protéger les victimes des prêtres pédophiles, mais à cause de leur alignement sur des courants politiques jugés rétrogrades.

La pédophilie, il est vrai, a conduit Tucson, le diocèse de Kicanas, à la faillite. Mais quand Notre-Dame, une université catholique, fut blâmée par 80 évêques pour avoir invité Barack Obama, un politicien «pro-choix», Kicanas fut l'un des rares évêques à se porter à sa défense. Si les catholiques avaient droit de vote dans leur Église, les jeunes n'auraient-ils pas voté Kicanas?

La Conférence des évêques catholiques des États-Unis, contrairement à la plupart des autres conférences, fonctionne de manière démocratique. Elle s'est aussi attaquée avec plus de vigueur que le Vatican au scandale de la pédophilie cléricale. Mais elle n'a pas résolu le problème du dialogue au sein même de l'Église. Ce pouvoir absolu qu'elle revendique encore n'expliquerait pas seulement le retard à traiter des scandales qui ébranlent l'Église, mais sans doute aussi la désertion d'autant de catholiques désespérant d'être entendus.

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redaction@ledevoir.com

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Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.
35 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 29 novembre 2010 07 h 56

    Confiance!

    Le catholicisme sera toujours en crise! Il ne faut pas s'en faire, le Christ étant un(le) signe de contradictions... Ainsi en est-il! Des églises ferment, des églises ouvrent, il y a des conversions, i y a des départs! Mais la vie de l'Esprit continue, mystérieusement. Il ne faut pas s'en faire! Il'agit simplement de garder confiance!

  • Democrite101 - Inscrit 29 novembre 2010 08 h 34

    Pour la modernité, la démocratie et la victoire de l'égalité homme-femme, le combat n'est pas terminé


    Une organisation rétrograde, mais somme toute pacifique, meurt d'une mort lente.

    Le scandale pédophilique est bien sûr un accélérateur, mais pas plus. Ce qui tue une idéologie (mouvement d'idées de grande ampleur), ce sont ses principes. Or la religion les tient des fantasmes des primitifs (la divinité) et l'Église catholique de son corset romain à vouloir, tel l'empereur Auguste, pontife en titre, régenter la vie intime des ses sujets. Il exila sa propre fille très libertine comme Benoît XVI nous retire le condom avec ses mains pieuses...

    Cette gérontocratie catholique (sexophobe, homophobe, sexiste, réactionnaire en presque tout, obscurantiste et anti-démocratique dans ses structures vit un déclin que les coeurs et esprits progressistes doivent accélérer.

    Bien sûr, la quasi totalité des croyants sont de braves et bonnes personnes. Ils ont acheté sans instruction l'idée que la religion est synonyme de moralité, de justesse existentielle, de bonheur, voire d'immortalité. C'est faux du début à la fin. En science, est faux ce qu'on ne peut prouver aux plus brillants de la discipline. Dans ce cas-ci, les savants des sciences humaines.

    En Israël, les religieux ultra en sont venus à exiger des femmes qu'ils se poussent au fond des bus, les plus belles places à l'avant étant réservées aux hommes. En Palestine, les hommes tuent encore leur propre soeur pour la punir d'un libertinage consommé.

    Au fond des religions se tapissent les pires horreurs du passé, et toute renaissance de leur pouvoir nous les fera goûter de nouveau. La vigilance, le combat contre le fondement métaphysique et culturel des religions sont une nécessité toujours actuelle. L'islamisme meurtrier n'en est que la pointe la plus virulente.

    L'élection ou non d'un cardinal plus ou moins arriéré que son concurrent n'est dès lors qu'une insignifiance de plus sur une montagne d'aberrations, voire de crimes, qui font injure à la culture contemporaine.

    Lire «Ma

  • 15124 - Inscrit 29 novembre 2010 09 h 17

    Crise ou prise de conscience?

    Tout d'abord merci à Jean-Claude Leclerc pour la qualité de son excellent article qui situe bien la réalité des catholiques aux États-Unis. Plusieurs journalistes pourraient s'en inspirer. Pour avoir vécu quelques années aux USA, je connais assez bien la force du conservatisme dans ce pays, lequel est avant tout dominé par des valeurs de stabilité, de réalisme et de performance. Valeurs qui ne cadrent pas toujours avec ce que nous enseigne le pape et l'église. Mon étonnement est qu'il y a encore aujourd'hui autant de fidèles qui sont d'allégeance catholique dans ce pays complètement dominé par le "prêchi-prêchât" des évangélistes de tout crin. Je crois que Mgr Dolan est un cadeau de Dieu à l'Église et je me réjouis de son élection comme président de la Conférence catholique des États-Unis.

  • Johanne St-Amour - Inscrite 29 novembre 2010 09 h 39

    Démocratique, vraiment???

    M. Leclerc, vous dites que la Conférence des évêques catholiques des États-Unis est démocratique. Vraiment? Et leur discrimination envers les femmes, c'est aussi démocratique? Anti-démocratie, homophobie, misogynie caractérisent la religion catholique, toutes les religions.

  • Roland Berger - Inscrit 29 novembre 2010 09 h 53

    Fin de l'institution

    La crise du catholicisme trace le sentier de sa disparition. Tant et aussi longtemps que cette institution fondera sa doctrine et sa morale sur des textes anciens souvent rédigés par des auteurs en plein délire religieux, elle creusera sa tombe.
    Roland Berger