Voter, qu'ossa donne?

Haïti, Égypte, Côte d'Ivoire, Moldavie: quatre États où l'on a voté hier lors d'élections générales — présidentielles, législatives, ou les deux. Quatre pays où l'on peut légitimement se demander: mais pourquoi vote-t-on? et qu'est-ce que ça peut changer à la vie des gens?

Corruption, désastre économique, impasse institutionnelle, guerre et divisions ethniques: tels sont quelques-uns des maux qui accablent ou ont accablé ces pays, en tout ou en partie. Pays où des millions de personnes se sont pourtant rendues hier aux urnes, avec l'espoir ténu qu'un nouveau gouvernement, légitime et populaire, puisse améliorer leur lot.

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En Égypte, un dictateur vieillissant, ami des Occidentaux et abonné aux subventions américaines (plus de 2 milliards de dollars par année), cherche à perpétuer son régime. Le poste du président Hosni Moubarak n'était pas en jeu hier — c'étaient des législatives —, mais il le sera dans un an, et le régime veut planter le décor d'une succession contrôlée...

Mais la violente répression policière et judiciaire qui s'est abattue sur l'opposition au cours de cette campagne électorale, la mauvaise foi évidente d'un régime qui a même refusé la présence du moindre observateur étranger, ont discrédité l'opération.

Pourtant, l'ouverture médiatique et politique de 2004 avait permis à une véritable opposition d'émerger. Mais voilà: dans les régimes arabes laïques, cette opposition... ce sont presque toujours les islamistes qui l'incarnent.

Ce qui a donné, aux législatives de novembre 2005, le triomphe — modeste mais réel — de la Confrérie des Frères musulmans: 20 % des sièges, même sous couvert de candidatures «indépendantes». Un exploit d'autant plus impressionnant qu'il y avait eu, déjà à l'époque, des fraudes massives du pouvoir, et que les candidats de l'islam ne se présentaient... que dans 40 % des circonscriptions! De quoi donner froid dans le dos au régime en place.

D'où cette répression à grande échelle en 2010, avec pour corollaire une population qui «passe son tour» et s'abstient devant le vol manifeste. Encore un pays arabe où la triste alternative reste: la dictature militaire... ou la conquête islamique. Avec la complicité ou la résignation de l'Occident.

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En Haïti, l'élection de René Préval à la tête du pays en 2006 avait donné espoir dans un leadership à la fois réel, mais sans populisme ni dictature. Sous ce président bonasse et paresseux, Haïti a effectivement échappé à la dictature et au funeste mythe messianique (ce qui est tout de même nouveau et bienvenu dans un pays qui en a tant souffert)... mais n'a pas pour autant gagné, en échange, de véritable leadership politique.

Une fois passées les envolées lyriques et hautement théoriques sur «la destruction du séisme, chance pour une vraie reconstruction», une fois passée l'éphémère vague de solidarité mondiale, ce pays se retrouve face à lui-même, et relativement seul. Les étrangers sont de plus en plus mal vus, la mission de l'ONU serait sur son départ... et les élections s'avèrent chaotiques.

Mais voilà: même ballottés, même démunis, même pourchassés par tous les maux (le choléra après le séisme), les Haïtiens — à l'inverse des Égyptiens — continuent d'accorder un sens et de lier l'espoir à l'acte de voter. Entre cloaques et camps de fortune, ils étaient des millions, hier, à chercher leurs cartes, leurs bureaux de vote, leurs noms sur les listes... À défendre, en somme, un droit imprescriptible même lorsqu'il paraît dérisoire.

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En Côte d'Ivoire, la «mission impossible» de la démocratie élective est d'un autre ordre: il s'agit de recoller un pays fragmenté selon des lignes religieuses, régionales, géographiques, ethniques... Quand se font face deux blocs quasi égaux, difficilement conciliables, issus de la guerre et de la partition — avec un sanglant face-à-face qui a gaspillé presque toute la décennie 2000 — que vaut, et que peut la démocratie des 51 %?

Quant aux Moldaves, petits cousins orientaux des Roumains, complètement oubliés par les médias du monde, ils sont eux aussi coincés dans une impasse institutionnelle. Deux blocs quasi égaux — un communiste et un pro-occidental — se paralysent mutuellement. Avec comme perspectives d'alliances: ou bien le Grand Frère russe, ou bien une Union européenne fort lointaine... et fort mal en point.

Les choix offerts par la démocratie ne sont pas toujours réjouissants!

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François Brousseau est chroniqueur d'information internationale à Radio-Canada. On peut l'entendre tous les jours à l'émission Désautels à la Première Chaîne radio et lire ses carnets dans www.radio-canada.ca/nouvelles/carnets.

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francobrousso@hotmail.com
6 commentaires
  • Michel Chayer - Inscrit 29 novembre 2010 09 h 48

    On s’en bat les couilles, de ces salades.


    Voter, même sous nos latitudes, ça ne donne rien. Ce n’est plus qu’un leurre, pour berner les naïfs.

  • Pierre Rousseau - Abonné 29 novembre 2010 10 h 57

    On tue du monde pour ça...

    C'est cette démocratie que les puissances occidentales veulent imposer au reste du monde? On voit bien que le processus électoral a ses limites et qu'il y a des circonstances où ça ne fonctionne pas. Il faut être réaliste et accepter qu'il n'y a pas de système parfait et que l'usage de la force pour imposer la démocratie risque de résulter en plus de mal que de bien.

    La vraie démocratie part de la base, d'un consensus qui permet aux gens de vivre ensemble dans un système politique qui fonctionne et qui les représente adéquatement. Il n'y a pas de recette magique qui marche pour tout le monde et la diplomatie et l'exemple ont de meilleures chances que la force et les bombes.

  • Michel Chayer - Inscrit 29 novembre 2010 11 h 51

    Louis XVI

    Voter, ce n’est pas une fin en soi : en 1789, les Français n’avaient pas le droit de vote, ce qui ne les a pas empêcher de raser la Bastille et de couper la tête au despote.

  • Carole Dionne - Inscrite 29 novembre 2010 14 h 19

    ET DIRE QU'À JAMOURAska, on s'en balance...

    En Haïti, malgré le choléra et tremblement de terre, on se fend en quatre pour aller voter sous un soleil de plomb. Ici au Québec, on cherche des raisons pour ne pas aller voter: "ils sont tous pareil, ça va changer quoi, etc."

    Ce sont les mêmes qui chiâlent pour remplir le questionnaire au long de Statistiques Canada: "qu'ossa donne, c'est bien trop long, c'est confidentiel, etc. En passant, pour aller voter, on fournit même l'auto au Québec et la plupart du temps , on attends pas plus de 15 min. lL même chose pour statistique Canada: je l'ai expérimenté: 15 min pour le compléter.

    Désespoir, les gens du Québec sont occupé. Ils n'ont même pas 15 min de leur temps pour faire leur petit devoir de citoyen. Et après cela, ça chiâle...

  • François Dugal - Inscrit 29 novembre 2010 14 h 20

    Voter ou ne pas voter

    Voter ou ne pas voter, voilà la question.
    À l'époque de la langue de bois et de la mainmise du milieu des affaires sur le gouvernement et ses élus, le vote perd de plus en plus de sa signification.
    Les électeurs, pas fous, s'en rendent compte et, las de se faire berner, s'éloignent de plus en plus des urnes.
    Comme le disait en substance un entrepreneur de la couronne nord; les élections, qu'osse ça donne.