Des routes et les femmes

L’État du Bihar est le plus pauvre de l’Union indienne.<br />
Photo: Agence Reuters Desmond Boylan L’État du Bihar est le plus pauvre de l’Union indienne.

Le Devoir en Inde (New Delhi) — L'État du Bihar, 85 millions d'habitants, le plus pauvre, le plus mal en point de l'Union indienne... En 2004, la revue The Economist écrivait que cet État du nord de l'Inde était «synonyme du pire» dans le sous-continent, «de pauvreté généralisée et incontournable, de politiciens corrompus indiscernables des mafieux qu'ils parrainent, de système de castes dans sa forme la plus féodale et la plus cruelle». Un endroit que «tout le monde évite de visiter et a peur de devenir». Dans un rapport l'année suivante, la Banque mondiale estimait en termes plus neutres que les problèmes auxquels l'État était confronté étaient «énormes», pour cause de «pauvreté tenace, de stratification sociale complexe, d'absence d'infrastructure et de faible gouvernance».

Apparaît Nitish Kumar, un réformateur de centre gauche — et politicien futé — dont le parti a été réélu mercredi dernier à une écrasante majorité pour un deuxième mandat de cinq ans dans une élection qui a décimé l'opposition. Une espèce de sauveur, comme les machines politiques, les opinions publiques et les médias aiment à s'en inventer partout dans le monde. Qu'importe s'il se retrouve maintenant en position de faire à peu près tout ce qu'il veut. L'homme est réputé intègre, dévoué, bourreau de travail, et sa victoire a été reçue comme une bouffée de fraîcheur, vu la vénalité qui gangrène de larges pans de la bureaucratie et de la classe politique à la grandeur du pays. Les bulletins de nouvelles ne sont depuis quelques semaines en Inde qu'un long chapelet de révélations de scandales: scandale de corruption dans le secteur des télécommunications, mesuré en dizaines de milliards de dollars, éclaboussant le gouvernement fédéral jusqu'au sommet; scandale militaro-immobilier à Mumbai qui a fait rouler la tête du premier ministre de l'État du Marahashtra; autre scandale politico-immobilier majeur au Karnataka (capitale: Bangalore, coeur de l'industrie high-tech indienne)... La liste n'en finit plus. «Si vous vous leviez pour chanter l'hymne national chaque fois que quelqu'un vous demande un pot-de-vin, raille le cinéaste Shekhar Kapur, alors l'hymne national serait toujours en train d'être chanté quelque part en Inde.»

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Dans les années 1990, les Biharis avaient confié leur sort à Lalu Prasad, autre leader charismatique, dans l'espoir qu'il les sorte de l'état d'abandon dans lequel ils se trouvent depuis toujours. Les soupçons de corruption l'emportaient sept ans plus tard, après quoi il avait continué de gouverner en plaçant son épouse au pouvoir. Difficile donc de ne pas être dubitatif devant le ravissement général qu'inspire M. Kumar — un homme que certains voient même candidat au poste de premier ministre du pays aux prochaines législatives nationales de 2014...

Il n'empêche qu'il s'est lancé au cours des dernières années dans un grand ménage qui tient du petit miracle. On le crédite d'avoir carrément remis sur pied une fonction publique complètement dysfonctionnelle. Avec le résultat que le Bihar, qui part de très, très loin, a enregistré depuis cinq ans un taux de croissance moyen de 11 %, bien au-dessus de la moyenne nationale. Son industrie de la construction traverse un boom. Il avait à peine 400 km de routes asphaltées, il en a maintenant plus de 2000. Ensuite, M. Kumar a fait une série de gestes qui ont eu leur effet dans les domaines social, politique et judiciaire — et dont les femmes, en particulier, lui ont été très reconnaissantes dans les urnes. Ses investissements dans les soins de santé de première ligne et en éducation de base ont instantanément fait une différence — notamment dans les taux de mortalité maternelle. Il a décidé que 50 % des postes élus dans les gouvernements municipaux seraient réservés aux femmes. Le Bihar était devenu un nid de violence criminelle incontrôlée. M. Kumar a rétabli un certain degré de loi et d'ordre dans un État qui n'en abusait pas. Cinquante mille personnes jetées en prison! Ce qui fait qu'il est redevenu possible de circuler le soir dans les rues. Il a juré d'endiguer la corruption «tentaculaire» parmi les fonctionnaires en créant un tribunal spécial. Et parmi les élus? On verra. La moitié des députés de son parti, le JD(U), ont des casiers judiciaires, selon l'ONG National Election Watch.

«Nous appliquons des politiques de développement inclusif afin que le Bihar soit un État développé d'ici 2015», promet-il. Il faudra d'autres miracles. Dans l'immédiat, ses décisions ont fait pour lui des prodiges dans les bureaux de vote. À tel point que même la minorité musulmane (16 % des électeurs) a voté pour lui en grande partie, malgré le fait que le BJP, le parti de la droite nationaliste hindoue, à forte teneur antimusulmane, est l'allié principal de sa coalition gouvernementale. Le «développement inclusif» comme remède aux tensions communautaires et religieuses? Sans doute. Encore que sous un autre rapport, celui, très complexe, du système de castes, Nitish Kumar a fait des calculs électoraux crûment indiens en favorisant très spécifiquement, avec programmes d'emplois et aide financière à la clé, un sous-groupe de communautés de dalits (ou intouchables) dont il jugeait avoir besoin pour se faire réélire, quitte à créer de nouvelles fractures sociales.

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Ramachandra Guha, infatigable historien indien, vient de publier Makers of Modern India, une anthologie d'écrits et de discours de dix-neuf grandes figures de la modernité indienne. Il avance ceci en introduction: «Je crois depuis longtemps que l'Inde est le pays le plus intéressant au monde. Je l'affirme dans un esprit impartial d'historien, pas dans l'esprit partisan du citoyen. L'Inde est peut-être le pays le plus exaspérant et le plus hiérarchisé au monde, ou le plus impitoyable socialement, mais quel que soit le qualificatif qu'on choisisse, il demeure aussi le plus intéressant.» En effet.
1 commentaire
  • Dominique Châteauvert - Inscrite 29 novembre 2010 10 h 06

    Réserver 50% des postes élus dans les gouvernements municipaux, provinciaux, fédéraux et mondiaux aux femmes: un choix tout simple.

    Notre monde est gouverné par trop de testostérone. Il manque d'œstrogènes.
    Complètement déséquilibré, il meurt à petit feu.

    Qui a dit "Ce siècle sera spirituel ou ne sera pas" ?
    Ce siècle sollicitera l'influence des femmes ou ne sera pas.

    Un état moribond du Bihar l'a compris. Si nous ne le comprenons pas en Occident, c'est que la vraie civilisation va faire son chemin ailleurs. Elle nous rejoindra par la bande, dans 300 ans, car le pôle créatif de l’humanité aura basculé de l’autre coté de la planète.

    "Ensuite, M. Kumar a fait une série de gestes qui ont eu leur effet dans les domaines social, politique et judiciaire — et dont les femmes, en particulier, lui ont été très reconnaissantes dans les urnes. Ses investissements dans les soins de santé de première ligne et en éducation de base ont instantanément fait une différence — notamment dans les taux de mortalité maternelle. Il a décidé que 50 % des postes élus dans les gouvernements municipaux seraient réservés aux femmes."