Les tensions sur la zone euro ne traversent pas l'Atlantique

Les tensions européennes sont demeurées confinées à la zone euro. Certes, l'onde de choc va se faire ressentir outre-Atlantique, mais les répercussions demeurent ténues, et plutôt indirectes. Une incapacité de l'Europe à gérer cette «crise» de la dette souveraine et à empêcher sa contagion pourrait toutefois provoquer une course vers les valeurs refuges. Les marchés financiers seraient alors affectés, sans discernement.

Cette crise de la dette souveraine, qui a débuté en mai avec la Grèce pour principale cible, offre un petit air de déjà vu. Il y a deux ans, les marchés s'en prenaient, une à une, aux grandes institutions financières spéculant, tel un effet de domino, sur qui devait être la prochaine institution à vaciller. Aujourd'hui ce même élan spéculatif, ce même jeu d'anticipation des marchés, frappe l'un après l'autre les pays de la zone euro. Hier la Grèce, aujourd'hui l'Irlande, demain le Portugal et bientôt l'Espagne. Après, la France?

Pour l'heure, le choc demeure confiné au marché obligataire. Et il se contente d'accroître les écarts de taux entre les titres des pays fragilisés et le baromètre allemand, nourrissant le scénario voulant que ces pays soient contraints de s'abreuver à même le Fonds européen de stabilité financière. Ainsi, l'écart entre l'obligation à échéance de dix ans de la Grèce et la référence allemande s'approche désormais des 1000 points de base. Pour l'Irlande, il dépasse les 600 points, et les 400 points pour le Portugal. L'Espagne et l'Italie ferment la marche de ce club dit des «PIIGS» avec un écart de quelque 200 points.

De ce côté-ci de l'Atlantique, l'effet se fait sentir sous la forme d'un jeu des taux de change entre l'euro, le dollar américain et le dollar canadien. Pour l'économie canadienne, l'impact demeure limité puisque le commerce international vers l'Europe est plutôt faible par rapport au poids des États-Unis et que le système bancaire canadien est peu exposé à la dette souveraine européenne. De temps à autre, sur les marchés boursiers, la nervosité vient faire pencher les cours. Et la menace qui pèse sur la reprise économique déjà anémique en Europe se manifeste sous la forme d'une poussée du dollar américain par rapport à l'euro, ce qui secoue les marchés des matières premières et, en Bourse, les valeurs liées à ces secteurs.

À plus long terme cependant, si l'Europe ne parvient pas à endiguer la contagion, si elle ne convainc pas de son sérieux à compléter le chantier de l'euro lancé en 1999; si l'Europe se contente de réagir au coup par coup et de sans cesse diluer la nécessaire marche vers l'intégration dans un duel de rhétoriques politiques, il y a risque de débordement. Ce débordement pourrait alors nourrir une aversion au risque et provoquer une fuite vers les valeurs refuges, titres de dette du gouvernement américain en tête, provoquant alors une onde de choc sur les marchés financiers. Il en résulterait de fortes pressions sur les rendements obligataires en Amérique du Nord et une hausse marquée du billet vert rendant caduque l'assouplissement monétaire de la Réserve fédérale et plombant une reprise qui peine déjà à s'installer aux États-Unis.

«Bien que nous ne prévoyons pas une désintégration complète, la zone euro risque de sortir transformée de la crise actuelle. La banque centrale européenne devra concentrer ses efforts au cours des prochains mois à assurer la stabilité du système financier», ont écrit les analystes du Mouvement Desjardins. Le risque est réel, et déjà plusieurs analystes estiment que les probabilités d'une restructuration en série des dettes souveraines augmentent de jour en jour.

L'on retient, pour l'instant, que l'Union européenne peut très bien faire face aux difficultés de la Grèce, de l'Irlande et du Portugal. Mais que cette capacité serait véritablement testée si l'Espagne — quatrième économie de la zone et cinq fois plus grosse que chacune des trois autres — subissait à son tour l'assaut spéculatif. La dette espagnole atteindra 74 % de son PIB l'an prochain, contre 53,2 % en 2009. Les analystes du Groupe financier Banque TD ont précisé que 20 % de la dette émise et en circulation de l'Espagne arrive à échéance l'an prochain.

Si l'opération de secours de la Grèce atteint les 100 milliards, celle de l'Irlande, les 85 milliards, le soutien à l'Espagne nécessiterait 500 milliards selon l'évaluation retenue en Europe.

Le Fonds de stabilité, créé dans la foulée de la crise grecque, repose sur une garantie de prêts de 440 milliards d'euros consentie par les 16 pays membres de la zone euro, auxquels s'ajoutent la Suède et la Pologne. L'enveloppe totale atteint les 750 milliards si on ajoute l'engagement conditionnel du FMI et la participation de pays hors euro. La TD n'est pas sans souligner que ce mécanisme de garanties s'affaiblit au fur et à mesure qu'un membre de la zone fait appel au fonds de stabilité, ce qui accroît du même souffle la pression sur les autres membres. La limite peut être facilement atteinte.

Aujourd'hui, l'on prétend en Europe que sa taille empêche l'Espagne de tomber. Il y a deux ans, on se réconfortait par le «too big to fail». C'était avant que Lehman Brothers ne fasse faillite.