Oublier

Jacques Cartier et Champlain sont des ponts, Versailles est un centre commercial de l'est de Montréal, Jean Lesage est une autoroute, Louis-Hippolyte Lafontaine est un tunnel et Trudeau, un aéroport. Toute cette chronique pourrait être consacrée à faire la démonstration de l'insondable inculture en matière d'histoire des jeunes d'aujourd'hui. Et dire que ce sont des représentants des «baby-boomers» dégoulinant des luttes identitaires qui sont responsables de cette tragédie.

Car il est tragique que les héritiers d'un peuple qui n'a connu aucune victoire collective, mais qui a plutôt accumulé les défaites, qui est déchiré en permanence au sujet de son avenir et se considère désormais comme corrompu, soient privés de la mémoire, si l'on se fie à l'étude de la Fondation Lionel-Groulx. La Coalition pour l'histoire, qui regroupe avant tout la Société Saint-Jean-Baptiste et la Fondation Lionel-Groulx, se mobilise devant cette étude accablante: 23 % seulement des cégépiens suivent des cours d'histoire et, de ce nombre, 8 % seulement ont des cours d'histoire du Québec. Dans 75 % des cégeps, le cours d'histoire a disparu. Autant dire qu'on l'a éradiqué.

Et pour ajouter à l'accablement, constatons que l'indignation quant à cette amnésie institutionnalisée est avant tout le fait des militants nationalistes, indépendantistes purs et durs souvent, comme s'il s'agissait pour trop de Québécois d'une position dépassée, contraire au progrès, au développement social, somme toute à une modernité en marche tel un bulldozer qui aplatit tout sur son passage.

Que les jeunes générations en Occident soient moins préoccupées par l'histoire, c'est un fait. Mais un Français, un Anglais et un Italien portent dans leurs gènes, en quelque sorte, les repères historiques et les personnages qui y sont associés, car la rue sert de musée où l'histoire se rappelle à eux. Dans ces vieux pays, l'histoire peut même être vécue comme un poids, alors qu'on pourrait considérer chez nous que l'absence de repères et de connaissances historiques plombe le débat public.

Et que dire de la contradiction entre l'affirmation nationale, la fierté québécoise chantée et déclamée sur toutes les tribunes et l'ignorance des événements qui les ont construites? L'amnésie collective nous rend aussi aveugles et le patrimoine immobilier, témoin des siècles précédents, finit par être confondu à une Disneyland locale à brader. «Ça ferait de beaux condos», a déclaré le petit-fils d'une copine à qui elle faisait visiter la basilique Notre-Dame et qui habite lui-même une ancienne église du nord de Montréal.

Comment comprendre cette valse-hésitation des Québécois, «un Québec indépendant dans un Canada fort», si l'on ignore Louis-Hippolyte Lafontaine et ses revirements? Pourquoi la corruption réelle, supposée ou à venir des politiciens provoque-t-elle tant de remous alors que la classe politique qui a dirigé le Québec depuis trente ans, PLQ et PQ confondus, est entièrement coupable de cette dépossession mémorielle à travers les politiques du ministère de l'Éducation? Faut-il préciser que la corruption n'est pas ici banalisée, mais que la mémoire collective bafouée nous semble tout aussi blâmable au regard d'une hiérarchie des valeurs? Entre donner une enveloppe d'un côté et retirer la mémoire historique de l'autre, l'indice de gravité se discute.

Pour parler comme les yéyés, soyons dans le vent, ce qui signifie aujourd'hui être dans le vent de l'oubli, pour reprendre le titre des mémoires admirables de Georges-Émile Lapalme, l'un des artisans de la Révolution tranquille. Et n'y a-t-il pas un lien direct entre l'ignorance de l'histoire et le désintérêt pour la littérature passée? Il faut avoir lu Gabrielle Roy pour comprendre les Canadiens français exilés au Canada anglais et leurs luttes désespérées. Pour éprouver aussi la dure et impitoyable vie des Canadiens français montréalais prolétaires, citoyens de seconde zone. Et que dire de l'amnésie relativement à l'histoire religieuse, qui nous a façonnés et construits et dont il ne reste souvent que lieux communs, préjugés, ressentiment et blessures non cicatrisées?

Hélas, comment arriver à renverser la vapeur devant tant d'indifférence? «Y a rien là», diront trop de gens pour qui ce débat non seulement est superflu, mais devrait être relégué aux oubliettes. Comme le faisait remarquer un blogueur à la parution de l'étude de la Fondation Lionel-Groulx cette semaine: «Entre apprendre les mathématiques et l'histoire du Québec, le choix est facile.»

Eh oui, c'est bien de choix qu'il s'agit. Un choix collectif, sanctionné par la majorité silencieuse qui a fini par croire que la défense de la mémoire historique était affaire de professeurs d'histoire (pour garder leurs postes, évidemment) et de souverainistes en mal de revanche référendaire. On préfère croire que le Québec est une page blanche sur laquelle on invente une histoire sans passé. De la sorte, on s'assure d'être maître d'un destin sans avenir. Or, de nos jours, les impressions, les intuitions et les apparences prennent le pas sur les faits et la réalité. On se souvient, mais de ce que l'on veut.

Triste, dites-vous?

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denbombardier@videotron.ca

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