Lucrèce et ses héritiers athées

Poète et philosophe latin du premier siècle avant Jésus-Christ, Lucrèce est le plus célèbre disciple d'Épicure. Son œuvre intitulée De la nature est, écrit le philosophe français Christian Godin, «le seul poème philosophique de toute l'histoire occidentale qui soit à la fois un chef-d'œuvre de poésie et un chef-d'œuvre de philosophie». Victor Hugo affirmait que «l'illimité est dans Lucrèce». André Comte-Sponville présente le philosophe latin comme «l'un des plus grands, des plus vrais, des plus déchirants» génies de la tradition occidentale dans son récent essai Le Miel et l'Absinthe (Le Livre de poche, 2010).

Dans La Paix de l'âme. Les corps éternels chez Lucrèce, le philosophe québécois Marcel Sylvestre manie à son tour l'encensoir, en présentant Lucrèce comme un guide pour les humains du XXIe siècle. «La Bonne Nouvelle, écrit-il, Lucrèce nous l'apporte en nous enseignant que nous appartenons à la Nature et que la paix de l'âme est possible grâce à la connaissance de la condition naturelle de notre existence.»

Athée et matérialiste militant, Sylvestre a consacré ses deux premiers ouvrages au médecin lanaudois Albert Laurendeau qui, il y a cent ans, professait déjà les thèses évolutionnistes, s'attirant ainsi la réprobation du clergé de l'époque. Il n'est pas surprenant que Sylvestre ait trouvé en Lucrèce un modèle.

Le poème philosophique de ce dernier avance que tout, dans la nature, n'est composé que d'atomes et de vide, que les dieux n'y sont pour rien et sont indifférents à notre existence, qu'il n'y a pas de finalité à tout ça, que, résume Sylvestre, «toutes les réalités obéissent aux lois d'une Nature étrangère aux intentions divines», que «l'esprit et l'âme sont de nature matérielle comme les autres organes du corps» et qu'ils s'éteignent donc pour toujours avec la mort, qui n'est pas à craindre puisqu'elle n'est rien d'autre que le terme naturel de notre aventure.

Charmé par le style charnel de Lucrèce, qui séduit «l'esprit par sa rigueur et son goût de la vérité», Sylvestre entend surtout se servir des thèses du philosophe épicurien comme d'une machine de guerre contre les illusions de la religion qui perdurent 2000 ans plus tard. «Je fais le pari, écrit-il, que l'ouvrage de Lucrèce peut libérer les sociétés de leur attachement envers la suprématie de Dieu, peu importe d'ailleurs les noms qu'on accole à ce dernier.»

«La piété, écrivait Lucrèce, [...] ce n'est pas s'approcher de tous les autels [...]; mais c'est bien plutôt regarder toutes choses avec sérénité.» L'éthique, en ce sens, n'aurait que faire des vérités révélées et devrait plutôt se fonder «sur une connaissance la plus exacte possible de la nature», explique Sylvestre. La recherche du plaisir simple, sans luxe et sans passion, celle de l'amitié, le souci d'éviter la douleur et la sérénité devant la mort résument le programme épicurien professé par Lucrèce, un poète néanmoins tragique, d'après l'interprétation de Comte-Sponville.

Sylvestre, dans l'épilogue de son essai agréablement provocateur, pousse le bouchon un peu plus loin. Dans sa croisade contre ce qui reste de religion dans les sociétés occidentales, il plaide pour une laïcité très radicale, un modèle dans lequel «l'État a de facto un devoir de non-neutralité envers toute forme d'endoctrinement». Si Lucrèce a raison, et c'est bien sûr la thèse de Sylvestre, et que les religions sont nuisibles à l'émancipation des individus, l'État aurait donc le devoir de promouvoir l'athéisme. Cela ne revient-il pas à faire de Lucrèce et de son combat contre les religions une sorte de nouveau dogme? Qu'il faille empêcher des expressions religieuses porteuses d'intolérance de s'imposer dans l'espace public va de soi. De même, la «laïcité tout court», pour reprendre une formule de Guy Rocher, c'est-à-dire la neutralité complète de l'État, de ses institutions, de ceux qui y travaillent et de ceux qui les fréquentent, est certes une option légitime. Toutefois, transformer l'État en propagandiste lucrétien serait une manoeuvre démocratiquement inacceptable.

L'athéisme sur tous les tons

Lucrèce, s'il n'avait pas rejoint le néant en mourant, aurait sûrement trouvé qu'il est en bonne compagnie dans Là-haut, il n'y a rien, une «anthologie de l'incroyance et de la libre-pensée» dirigée par Normand Baillargeon. Les penseurs athées, d'hier et d'aujourd'hui, réunis dans ces pages, expriment sans gêne leur credo, résumé par Baillargeon: les religions «ont été des forces plutôt nuisibles et néfastes dans l'histoire», elles présentent des «croyances fausses ou délirantes» et «encouragent chez les croyants la soumission et l'absence de réflexion critique».

Tout cela, bien sûr, contient une part de vérité et est de bonne guerre. On peut toutefois déplorer, principalement chez les athées contemporains, la fâcheuse tendance à se donner la partie facile en réduisant la religion, surtout le christianisme, à ses aspects caricaturaux. La pensée athée, ce n'est pas le moindre de ses mérites, a contribué à une épuration de la pensée chrétienne. Au XXe siècle, des concepts comme le péché originel, la providence ou le Dieu tout-puissant ont été brillamment décapés par des penseurs croyants, qui souhaitaient ainsi développer une compréhension moderne et épurée de leur foi. Or ce christianisme philosophique, celui des Simone Weil, Hans Küng ou de ces remarquables vulgarisateurs que sont Jacques Duquesne et Jean-Claude Guillebaud, n'est jamais pris en compte par les athées militants d'aujourd'hui, qui leur préfèrent des baudruches faciles à ridiculiser.

Aussi, Baillargeon a certes raison de s'offusquer du fait que le programme Éthique et culture religieuse fait l'impasse sur l'athéisme, mais il va trop vite en souhaitant sa disparition. La culture religieuse fait partie du patrimoine de l'humanité. En proposer un enseignement culturel est souhaitable, comme il serait souhaitable de faire de même avec la tradition athée, qui devrait simplement être incluse dans le programme. L'ignorance, c'est vrai dans un cas comme dans l'autre, ne saurait être considérée comme libératrice.

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louisco@sympatico.ca

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La Paix de l'âme
Les corps éternels chez Lucrèce
Marcel Sylvestre
PUL
Québec, 2010, 122 pages

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Là-haut, il n'y a rien
Anthologie de l'incroyance et de la libre-pensée
Sous la direction de Normand Baillargeon
PUL
Québec, 2010, 332 pages
11 commentaires
  • Stéphane Martineau - Inscrit 27 novembre 2010 07 h 45

    BEL ARTICLE...qui ouvre au questionnement

    Un bel article qui donne le goût de lire ces ouvrages afin d'entrer en dialogue ....Croire, ne pas croire !!! Personnellement, je ne sais pas ...Le seul credo auquel je souscrits est l'ouverture au dialogue et le refus du dogmatisme....Une foi inquiète disait Dumont ! L'athéisme, parfois, devrait l'être aussi. L'intégrisme est à fuir qu'il vienne de quelque côté que ce soit. Si la philosophie nous apprend quelque chose c'est justement que le questionnement doit toujours rester ouvert....la mort, la plus triste, est bien la mort de l'esprit dans les idées figées.

  • Gilbert Talbot - Abonné 27 novembre 2010 10 h 18

    La philopoésie

    À côté de la philosophie, de ces sages qui ne faisaient confiance qu'en la raison, s'est développé un courant très peu connu que j'ai baptisé la philopoésie, dont Lucrèce est peut-être le meilleur représentant. Il ne faut pas oublier non plus le célèbre poème de Parménide qui lui célébrait la raison, cinq cent ans avant Lucrèce. Nietzsche a développé en parallèle des poèmes dythirambiques, Diderot, Kierkegaard, Sartre et les existentialistes se sont tournés vers le roman pour présenter leurs idées. Même les dialogues de Platon sont des chefs-d'ouvres de la littérature universelle, même si lui-même voulait exclure les poètes de sa République.

    Stéphane Martineau, dans son commentaire reprend l'idée de base de Socrate et Platon ; la philosophie est d'abord un dialogue, un échange d'idées, un débat exrtérieur et intérieur. À l'intérieur, le dialogue se fait justement entre logos et poesis : entre la pensée critique et la pensée créatrice. Cette idée m,est venue d'un philosophe pour enfants : Matthew Lipman. Il serait bon de s'en inspirer quand viendra le temps de repenser le cours d'éthique et culture religieuse.

  • pruno - Abonné 27 novembre 2010 10 h 54

    Lucrèce et ses héritiers

    Depuis les offensives de la droite religieuse de la dernière décennie, j'entends trop souvent, de la part des croyants, la même réaction devant les remises en question, les doutes et critiques des athées: " C'est de la caricature! La foi, c'est beaucoup plus nuancé et le christianisme plus profond..." Un peu comme les pro-américains qui, face à une critique, n'ont à la bouche: "C'est le l'anti-américanisme primaire!"
    Caricatural! Primaire!
    Désolant, ce dialogue de sourds.

    Jacques Senécal

  • PO - Abonnée 27 novembre 2010 15 h 03

    Le mourir au Québec et la laicité.

    À la 18e Journée de Consultation publique de la CSSS/QMDignité, à Sherbrooke, le 25 novembre 2010, on a demandé au Dr à la retraite Marcel Boisvert, spécialiste en Soins palliatifs, pourquoi les Soins palliatifs s'opposaient si faroucement à une aide médicale active, à mourir, si nécessaire et si LIBREMENT choisie.

    L'unique et lourde réponse : la RELIGION. Plus ou moins avouée.

    Cela est encore nuisible, au nom du respect du libre-choix, de la compassion et de la simple charité chrétienne !

    Jésusien vôtre,
    YB

    www.yvonbureau.com