Du côté des vivants

<em>Attraction terrestre</em> est le troisième roman de Hélène Vachon. <br />
Photo: Antoine Tanguay Attraction terrestre est le troisième roman de Hélène Vachon.

Pas de repères spatiotemporels. Ça pourrait être hier, demain ou aujourd'hui. Ça pourrait se passer n'importe où. Chose certaine, nous sommes du côté de la vie. Même si c'est de la mort qu'il est question ici.

«Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci.» Cette citation de Paul Éluard figure en exergue d'Attraction terrestre, curiosité littéraire qui flirte avec l'absurde, cultive le saugrenu, le bizarroïde, mais d'où émane finalement une grande tendresse pour le genre humain.

On ne sait pas au départ sur quel pied danser dans cette histoire insolite, improbable, portée par une plume attentive, soignée. Soit on décroche très vite, du type: ce livre n'est pas pour moi. Soit on accepte d'être désemparé, sans cesse étonné, sans avoir la moindre idée où cela va nous mener.

J'ai d'abord décroché, puis j'ai replongé, intriguée, de plus en plus séduite, en vérité, par l'étrangeté, la fantaisie de ce livre inclassable, en lice pour le Prix des libraires du Québec cuvée 2011. Il s'agit du troisième roman d'Hélène Vachon, par ailleurs auteure de littérature jeunesse, saluée par un Prix du Gouverneur général en 2002 pour L'Oiseau de passage.

Nous sommes tous de passage ici-bas. Si quelqu'un en est conscient, c'est bien le zigoto qui s'épanche sur sa vie et sur la mort de ses semblables dans Attraction terrestre. Son métier: embaumeur.

La table de l'embaumeur


Le livre s'ouvre alors qu'il est dans son laboratoire, devant un type mort... de rire. Une fois le travail fait et bien fait, une fois rendus au mort sa dignité et son ultime sourire, notre embaumeur attentionné le veille. Avec un livre dans les mains. C'est une manie chez lui.

Chaque fois qu'il embaume, une séance de lecture en silence suit, comme une cérémonie des adieux. Il lit. «Une heure, parfois deux. Pour l'honneur, pour le bien commun. Je lis, au fond je prie. Dans le silence de mon laboratoire, ma bouche forme des mots, chuchote, souffle... On me dit lent, je ne suis que lecteur.»

Il est rêveur, aussi. Flotte entre ciel et terre, constamment. Il a une «propension à être ailleurs» et un «réel désir de l'être». Il n'arrive pas à se brancher facilement dans la vie. Même, surtout, en amour.

Il a une amante, qu'il ne cesse de vouloir quitter. Mais, impossible: «On ne rompt pas avec Clotilde, on plie.» Clotilde, il l'aime bien, mais il n'est pas amoureux d'elle, voilà. Tandis que l'autre, la jeune stagiaire qui a travaillé avec lui un temps au labo... il en rêve. Il l'aime en secret. Mais comment l'approcher? Il n'ose pas.

C'est peu dire que cet homme-là est un introverti. Et un anxieux. Le genre à manquer d'air, tout à coup, à s'affoler: peur d'étouffer. Tout à fait le genre d'homme qui, à 46 ans, s'amène la veille de Noël, paniqué, dans la salle d'attente d'un hôpital.

Numéro 17. C'est lui. Il attend, il angoisse, entouré de toutes sortes de gens. Il nous raconte tout, ce qu'il voit, ce qu'il pense, sa rencontre surréaliste avec le médecin.

Puis, il disparaît de la circulation. La focalisation change. C'est un autre homme dans la même salle d'attente qu'on voit. Et c'est quelqu'un d'autre qui raconte. Un narrateur impersonnel. On va ensuite alterner entre les deux: le narrateur embaumeur et la troisième personne du singulier.

Mais restons dans la salle d'attente un instant. L'homme qu'on découvre, le numéro 32, est un colosse, un mastodonte. Il est très mal en point. Et inquiet. Il a des problèmes avec ses mains. À 41 ans, il n'arrive plus à jouer du piano, lui qui n'a fait que ça toute sa vie.

On va apprendre très tôt qu'il est foutu, atteint d'une série de maladies, condamné dans un avenir rapproché à quitter le monde des vivants. Dire qu'il est encore puceau!

Le numéro 17, le numéro 32. Deux drôles de numéros qui se sont croisés sans se voir dans la salle d'attente d'un hôpital et vont bien finir par se rencontrer. C'est la trame du livre, qui s'avère une ode à l'amitié.

En cours de route: toutes sortes de complications, de chassés-croisés, de diversions. Dans le décor: toutes sortes de personnages plus excentriques les uns que les autres, qui défilent, viennent et reviennent nous amuser.

Une constante: les morts qui se succèdent sur la table de l'embaumeur. Son père était médecin, du côté de la vie. Tandis que lui: «Je suis la fin en soi.»

Tous ces morts qu'il a en face de lui, il ne sait rien d'eux. Qui étaient-ils, quel genre de vie ont-ils eu, ont-ils été heureux, utiles, aimés? Quelles traces vont-ils laisser derrière eux?

Dans son labo, où il veille souvent une partie de la nuit un livre à la main, c'est sur le sens de sa propre vie que l'embaumeur se questionne, aussi. Une chose demeure, à ses yeux: «Soigner les morts donne le goût de la durée.»

Le goût de la durée, le goût du présent. Le goût des instants volés. Le goût d'aimer ici, maintenant, au-delà d'un absolu de l'amour. Le goût des autres. C'est ce qui nous reste, en refermant Attraction terrestre.

***

Attraction terrestre
Hélène Vachon
Alto
Québec, 2010, 360 pages