Calottes chantantes

L'album Spiritus Dei du groupe Les Prêtres chantants fait un malheur en France depuis les début de 2010.<br />
Photo: Sony Music L'album Spiritus Dei du groupe Les Prêtres chantants fait un malheur en France depuis les début de 2010.

Cette semaine, je suis allée assister à une messe. La chose n'est pas courante, en dehors des funérailles qui portent en elles leur poids de tristesse. Mais ça se déroulait dans le Vieux-Montréal à la basilique Notre-Dame, joyau inspiré de la Sainte-Chapelle, qui vous maintient assis tout ébloui par le décor, l'esprit voletant à sa guise parmi les anges, les statues polychromes et le ciel étoilé. On se réfugie parfois dans ce temple pour trouver un havre de sérénité en pleine ville. Les banques des alentours sont moins inspirantes.

Les Québécois ont beau entretenir de légitimes rancunes envers le catholicisme, il reste les égards pour le patrimoine culturel et cet attachement nourri d'amertume, de souvenirs d'enfance, de quête de sens, de mémoire des aïeux, de comportements hérités de croyances englouties dont la source nous échappe: rapports schizophréniques, mal digérés, jamais pris de front, donc en suspens, plaie suintante en attente de catharsis.

Mais revenons à la messe de mardi dernier.

Elle possédait l'attrait d'être célébrée par Les Prêtres chantants, dont l'album Spiritus Dei fait un malheur en France depuis le début de 2010. Vendu à un demi-million d'exemplaires, rien de moins. Les pères Jean-Michel Bardet et Charles Troesch y donnent de la voix aux côtés du séminariste Dinh Nguyen Nguyen, ce dernier semblant témoigner par sa seule présence d'une panne de recrutement clérical. Voici le disque disponible chez nous, pile-poil avant Noël, ce qui devrait pousser les ventes. Des vedettes étrangères en tournée de promotion.

Au Québec, Les Prêtres chantants n'ont pas encore la cote et, m'attendant à trouver une basilique comble, j'aperçus plutôt quelques poignées de fidèles et de journalistes au rendez-vous, debout ou à genoux, selon les consignes de la cérémonie. J'y trouvai mon compte, décor aidant, surtout lorsqu'ils chantaient le Sanctus et l'Ave Maria, flattant mon faible pour les chants en latin.

Bizarre phénomène, quand même, dans une France à la laïcité si ancrée, qu'un tel engouement pour les chants de ces prêtres-là. Les habitants de l'Hexagone doivent être aussi schizophrènes que nous en la matière. Ces trois ecclésiastiques du diocèse de Gap, dans les Hautes-Alpes, sont traités chez eux comme des rock stars, hôtes de toutes les tribunes médiatiques, se trimballant en tournée, signant des autographes, attirant par la bande de nouveaux fidèles dans les églises désertées. Ils ont suivi l'exemple du groupe irlandais The Priests, au succès populaire artistiquement mieux justifié.

Car les prêtres français ne possèdent pas, et loin s'en faut, les belles voix de leurs confrères d'outre-Manche, plutôt des timbres quelconques, au fait. Ajoutez un répertoire discutable lorsqu'ils s'éloignent des chants sacrés pour entonner L'Envie d'aimer, Je crois en toi et autres rengaines kitsch. Ils ont même traduit l'Halleluja de Cohen en changeant toutes les paroles. Bon!

Triomphe hexagonal tout de même, et pas seulement dans les rangs des fervents cathos, aussi auprès d'incroyants en mal d'apaisement, d'amour et d'espoir dans le monde cynique qui les heurte. Va pour Les Prêtres chantants, même avec leurs arrangements musicaux trop commerciaux, leurs clips racoleurs, s'ils apaisent leur public. Dommage qu'aujourd'hui la quête de réconfort rime souvent encore avec religion.

Leur évêque imprésario, Jean-Michel di Falco, se défend de vouloir faire vibrer la corde catholique à des fins commerciales. Il assure n'avoir pas prévu l'ampleur du succès, cherchait surtout à recueillir de fonds, entre autres pour des oeuvres caritatives au Madagascar. D'ailleurs, ces prêtres ne mettent rien dans leurs poches, même si pareille aventure change les parcours de vie.

Rappelons pour la petite histoire que la France des années 60 avait enfanté de troublants phénomènes de religieux chantants. Soeur Sourire, derrière le succès Dominique, nique nique, après des vicissitudes diverses, mettait fin à ses jours. De son côté, le père Duval, surnommé par Brassens «la calotte chantante», sombrait dans l'alcoolisme. À croire que les vocations religieuses sont peu solubles dans le star-système. «C'est parce qu'ils étaient seuls», tranche monseigneur di Falco. Le groupe apporte une protection.»

Jeu de la notoriété, griserie du succès. On sent craquer tous ces pièges-là sous les semelles des Prêtres chantants, pour autant que l'engouement pour ce répertoire puisse durer. Sinon, leur ministère leur paraîtra assez drabe après avoir goûté aux feux de la rampe.

On regarde du coin de l'oeil ces stars françaises en soutane, pas trop épatés sur le plan musical, mais songeant que leurs chansons versent un baume sur un désarroi collectif, baume que peu d'artistes apportent sur un mode profane. Brassens le faisait. On s'ennuie de lui. Il y a bien Cohen aussi...
1 commentaire
  • Stéphane Martineau - Inscrit 27 novembre 2010 09 h 48

    Nostalgie et désarroi

    Ce groupe de prêtres arrive à point pour flatter notre soif d'espérance....l'Église ne sait plus quoi inventer pour «surffer» sur cette vague de nostalgie et de besoin d'espoir....Elle semble avoir bien intégré les techniques de mise en marché. Et, pourtant, l'Église catholique, au fil des siècles, a donner à l'art tant de chefs-d'oeuvre, on n'a pas besoin de ce genre de stars.