Le ramadan des consommateurs - Une journée échangiste sans achats

Filmé dans le plus gros dépotoir du monde, à Rio de Janeiro, le documentaire Waste Land jette un regard sensible sur les détritus et les humains qui en vivent. Un parfum de lixiviat comme antidote à la surconsommation.<br />
Photo: Films Séville Filmé dans le plus gros dépotoir du monde, à Rio de Janeiro, le documentaire Waste Land jette un regard sensible sur les détritus et les humains qui en vivent. Un parfum de lixiviat comme antidote à la surconsommation.

Facile de remettre à demain les achats qu'on ne devrait pas faire aujourd'hui. Et pourtant, ce n'est pas dans cette optique que le Buy Nothing Day conçoit les choses. Depuis 1992, cette journée de sensibilisation (aujourd'hui en Amérique du Nord, samedi dans le reste du monde), tente de réfréner les élans consuméristes particulièrement virulents du Black Friday, lendemain du Thanksgiving américain.

Aujourd'hui, des gens se feront blesser ou tuer pour pouvoir acheter. Partout aux États-Unis, on offre des soldes imbattables qui attirent les foules dès 5h du matin et certaines grandes chaînes ont ouvert leurs portes depuis minuit. Le pendant pré-Noël du Boxing Day a déjà fait des morts et cette dangerosité n'effraie pas les Canadiens, dont 38 % prévoient traverser les douanes pour effectuer leurs emplettes de Noël chez les voisins du Sud.

Grand bien leur fasse, je reste chez moi. Remarquez, ce pourrait être l'occasion de magasiner pépère sur Internet, sans subir de bousculade, sans Petit Papa Noël de Nana Mouskouri, sans avoir à attendre pour payer (la machine est bloquée) ou renoncer (on n'a pas le code, il faut choisir un autre item).

Mes expériences récentes de magasinage m'ont convaincue d'une chose: mieux vaut acheter de la qualité, du «garanti à vie», payer comptant et ne plus avoir à remettre les pieds dans ces enfers populaires que sont les magasins à rayons, grandes surfaces ou autres entrepôts qui vomissent du made in China et où l'absurdité de votre existence vous saute aux yeux de façon aiguë entre une rangée de décorations de Noël 2010 et des moules à cupcakes en silicone en forme de sapins.

L'inutile au service du superflu

J'ai acheté les moules en forme de sapins. C'est terrible, je sais, une pulsion aveugle, un moment d'égarement, et j'espère qu'ils me survivront, que mes arrière-petits-enfants s'en serviront, bien qu'un doute légitime me chatouille. Sauront-ils seulement cuisiner? En plus d'être fabriqués en Chine, les moules ne coûtaient pas dix balles chez HomeSense (le parent bébelles de Winners), la plus grande concentration de zombis sous laisses chimiques à circuler librement un vendredi soir.

J'étais entrée acheter des serviettes de bain (les miennes dataient de la maison de campagne de mes parents et avaient tenu le coup très honorablement durant 40 ans) et je me suis enfargée dans les foutus moules, des draps en microfibres et un plat à tourtière.

Morale de l'histoire, ma tactique initiale reste la meilleure: ne pas entrer dans les magasins est une méthode éprouvée pour éviter de dépenser et de succomber.

Mon mari tout neuf applique la même philosophie pour les belles filles. Il ne va jamais souper seul avec une femme (même les moches, il ne voudrait pas les insulter), ni prendre un verre après le bureau. On ne tente pas le diable. Un lunch? Sans problème, mais seulement chez Crudessence (biologique, végétalien et encore vivant), ça donne le ton. C'est la logique de l'alcoolique qui n'entre pas dans un bar au risque de s'exposer à la tentation.

J'approuve sans réserve (tu parles!) cette approche «gandhiste» de l'existence. «Tout compromis repose sur des concessions mutuelles, mais il ne saurait y avoir de concessions mutuelles lorsqu'il s'agit de principes fondamentaux», disait le grand homme en sari. Mutuelles ou pas, mon mari est fidèle à sa marque préférée, grand bien lui fasse.

Si je vous disais que pour Noël, il m'a demandé des cours de massothérapie. Voilà un cadeau écolo, sans empreinte de carbone, générant l'amour du prochain et les échanges d'empreintes digitales.

Une tasse de sucre.com

Ah! l'échangisme. On n'en dira jamais assez de bien. L'échangisme (ou consommation collaborative, dans un jargon moins lubrifié), est au XXIe siècle ce que l'hyperconsommation était au XXe. On s'échange les vélos (Bixi), les maisons pour les vacances (trocmaison.com), les skis et patins (Poubelle du ski), les autos (Communauto), les moules en sapin contre ceux en forme de coeur, et la vie est moins laide, presque belle.

«La consommation collaborative correspond au fait de prêter, de louer, de donner, d'échanger des objets via les technologies et les communautés de pairs», expliquent Rachel Botsman et Roo Rogers, les deux auteurs de What's mine is yours, the rise of collaborative consumption (HarperCollins, 2010) sur leur site www.collaborativeconsumption.com.

Cette niche transforme nos façons de concevoir la consommation, qu'on songe à eBay, Craiglist ou Freecycle, mais aussi à des sites de prêts monétaires entre particuliers comme Zopa (ras-le-bol des banques?), de location de places de stationnement en ville (ParkAtMyHouse), de jardins (UrbanGardenShare) ou de matériel de camping (SnapGoods ou NeighborGoods).

Si certains sites sont américains (nourris par la crise financière), d'autres ont essaimé et ne demandent qu'à être initiés. J'aime particulièrement l'idée de ShareSomeSugar qui, comme tous ces sites, tente de recréer une communauté basée sur l'échange et la confiance, moyennant un dépôt de sécurité. À quand remonte la dernière fois où vous avez sonné chez le voisin pour une tasse de sucre et en êtes ressorti avec un massage?

Faveur retournée ou non, sous forme de sucre ou de massage, peu importe, on a l'impression de saboter un système qui nous a menés à la banqueroute économique et écologique, à l'isolement, à la fidélisation par carte Air Miles ou Optimum et à la multiplication des mini-entrepôts où moisissent des biens inutilisés.

Ne reste plus qu'à fuir le diable, à se retourner vers la communauté et à espérer que votre chéri restera fidèle lorsque la voisine sonnera pour quémander une tasse de sucre.

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cherejoblo@ledevoir.com
Twitter.com/cherejoblo


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Noté: que Génération d'Idées (organisation à but non lucratif et non partisane qui s'adresse aux Y) nous invite à un 5 à 7 aujourd'hui sur le thème «Le marché des savoirs - Comment exercer une influence politique» au Palais des Congrès. Vous pouvez également vous inscrire au sommet qui se tiendra toute la fin de semaine sur des thèmes variés, comme «Futur et vieillissement», «Le système de santé», «Du champ à notre assiette» et «La fin du règne automobile». Ah oui, un atelier qui s'intéresse au développement durable: «Passer des paroles à l'acte!» www.generationdidees.ca.

Envie: d'aller voir Wasteland, ce documentaire bardé de prix qui sort en salle aujourd'hui et qui a été tourné dans un des plus gros dépotoirs du monde, au Brésil. Une oeuvre d'art inspirante, à voir la bande-annonce. Et un regard sur nos déchets et les gens qui en vivent. www.wastelandmovie.com.

Adoré
: le livre No Impact Man du journaliste Colin Beavan, vivant à Manhattan, au 9e étage d'un édifice, avec sa femme et sa petite fille. Le gars se sentait impuissant face au désastre écologique planétaire et il a décidé de vivre durant un an en réduisant son empreinte environnementale, carbo-neutre, en enfourchant son vélo et en n'empruntant jamais l'ascenseur. «Il y a tellement de gens déprimés que le Prozac qu'ils urinent frelate notre eau potable!», écrit-il. Tout le livre est un peu sur ce ton mais masque une véritable prise de tête. Le premier défi de Colin fut de convaincre sa femme, accro du shopping, de calmer ses ardeurs. Un livre qui nous montre à quel point il est difficile de modifier ses habitudes (qui ont un impact sur l'entourage immédiat également), même avec la meilleure volonté du monde. L'heure n'est plus au volontarisme écologique mais à la taxation et aux lois, forcément impopulaires. www.noimpactman.typepad.com

Aimé: l'album Sur la piste de la biodiversité d'Isaline Aubin et Marc Boutavant (Seuil jeunesse). Ce livre documentaire part de la vie en ville pour aller plus loin avec l'enfant, vers la rivière et la forêt. Très bien illustré, il se termine par des gestes à faire, un peu de concret. Les enfants sont naturellement portés vers la vie. Un livre qui les encourage dans ce sens.

Remarqué: l'expo O.N.E — Objets Non Enfouis à la Biosphère, dès le 3 décembre prochain. 15 000 déchets transformés, 16 tenues confectionnées avec des produits de consommation de masse, pièces de voiture, piles, peaux de saumon, déchets électroniques. Du recyclage haut de gamme et rien à acheter pour Noël.

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Ça va mal dans le monde

Mon économiste de mari tout neuf est formel: ça va mal à la shop. Aujourd'hui, l'Irlande, demain, le Portugal, et après-demain, une autre crise mondiale? Hier matin, j'ai eu droit à un point de presse dans la cuisine sur la crise irlandaise, son déficit de 32 % du PIB et le FMI, saupoudré d'un peu de Corée pour ajouter à l'insécurité qui règne sur l'ordre mondial. Et le gars est plutôt optimiste de nature, jamais le premier à crier au loup.

«Il y a quatre-cinq ans, l'Irlande était un modèle! Aujourd'hui, ils mendient. Et une crise financière, ça peut se déclencher en quelques jours, avec un effet domino. Montréal vit dans une bulle immobilière depuis longtemps, ça pourrait nous affecter aussi. C'est comme aux États-Unis, il y avait de l'eau dans la cave, mais on n'allait pas voir, on "n'entendait" rien! Quand ils sont descendus dans la cave, le sous-sol était moisi et celui du voisin aussi.»

Dans le même ordre d'idée, je vous incite vivement à lire La Planète en héritage de David Suzuki (Boréal). Nous vivons exactement comme l'Irlande, en employant 1,3 fois les ressources disponibles chaque année depuis les années 1980. Et nous sommes déjà en crise écologique. Ça nous pique partout mais nous appliquons de la crème solaire avec un indice de protection 60.

http://blogues.chatelaine.com/blanchette
4 commentaires
  • Sylvain Auclair - Abonné 26 novembre 2010 08 h 22

    Approche gandhiste

    J'imagine que vous ne faites pas allusion à cette habitude qu'avait Gandhi de passer la nuit auprès d'une jeune et jolie discipline pour mettre à l'épreuve son vœu de chasteté...

  • louise elie - Inscrit 26 novembre 2010 11 h 10

    Ça va mal depuis des milliers d'années ...

    C'est étrange, mais je ne crois pas du tout que la Conscience humaine collective s'aiguise , bien que je sache apprécier et reconnaître les efforts et les appels au changement global, tant matériel que spirituel... le comportement humain est problématique depuis si longtemps.

    En réalité, c'est la peur du manque, la peur de souffrir qui fait circuler les informations et les images de la catastrophe ''imminente'' qui pèse sur la planète... mais, je le dis parce que je vous aime ^_^ ... la catastrophe a déjà eu lieu, elle couve, elle ronge, elle fait déjà souffrir.
    Simplement, elle atteint maintenant ceux et celles qui se croyaient à l'abri.

    Je ne vis pas comme tout le monde. J'ai démissioné des ''fêtes'' il y a de nombreuses années, et de tout un tas de conventions et habitudes sociales qui font acheter n'importe quoi et son contraire .
    Je m'en porte bien. Malgré, soyons honnête, l'isolement qui fait suite... la plupart des gens n'aiment pas fréquenter, ne comprennent pas, se font des idées sur, une femme qui consomme si peu, je crois qu'ils s'en sentent menacés, ou remis en question ? Mais non. C'est votre vie, c'est la mienne.

    Je l'ai fait pour être en cohérence avec ma pensée, pour des raisons humanitaires, écologiques, économiques, et pour avoir ma tête à moi, et non la livrer à la société de consommation .
    C'est pas de ma faute, je suis née comme ça !

    Évidemment c'est un seul aspect de tout un mode de vie pratiqué au long de l'année.
    Ne rien acheter pendant plusieurs jours, parfois même semaines en hiver en ''hibernation'' est normal pour moi... cette journée mondiale sans achat !!? ça doit être une sorte d'acte de contrition après la confession... on peut toujours recommencer la faute après la punition !

    Je vous souhaite de trouver la satisfaction de vivre tels que vous êtes, de trouver des sources de bonheur dans votre regard, dans vos pensées, et dans ceux qui sont proches de vous.

    Ce devrait être une jour

  • Catherine Caron - Inscrit 26 novembre 2010 11 h 22

    « Vivre à crédit » de la revue Relations

    Dans le cadre de la Journée sans achats et de l'État d'urgence organisé par l'ATSA à Montréal, la revue Relations lance aujourd'hui, à 15 h, son numéro « Vivre à crédit ».

    À l’approche des Fêtes, ce dossier traite du lien étroit entre la consommation et l’endettement, qui croît à une vitesse accélérée depuis que le crédit, sous diverses formes, joue le rôle d’un pilier du capitalisme financiarisé.

    Voir : http://www.revuerelations.qc.ca/relations/archives

  • Lorraine Couture - Inscrite 26 novembre 2010 17 h 35

    Deadline

    De plus en plus de consommateurs s’énervent ou se fuient face à la crise occidentale s’annonçant par des signes indiscutables.

    Remarquons que le monde a toujours été mal, comme l’écrit Louise, mais aujourd’hui, ce grand désordre se passe chez nous. Et personne n'en veut!

    Auparavant la misère était localisée dans les pays de couleur, pillés par nos bons soins. N’oublions pas les pays d’Afrique où règnent les dictatures protégées par nos dirigeants, Haïti et son choléra, l’Inde et ses foeticides et fémicides, le Brésil et ses crimes et la pauvre Chine de la majorité.

    Chez nous, les Blancs, tout doit être beau, le progrès éternel, les bons sentiments affleurer de tous les cœurs. L’idée de corruption est étranglée par les ploutocrates, la masse naïve, pleine d’épouvante, est obligée de se replier dans la consommation écoeurante, de fomenter des velléités de révolution sur le Web, ou de venir épancher son indignation à TLMP.

    Savez-vous comment la bulle immobilière nous atteindra? Les banques et la Caisse encouragent leurs clients à emprunter sur l’équité de leur valeur immobilière. Ex : vous avez une maison de 300,000$, en devez 200,000$, cher client, pourquoi ne pas emprunter 50,000$ pour faire un voyage, acheter un spa, une deuxième voiture. Il se fait beaucoup plus de reconversions hypothécaires que de prêts présentement. Les banques ont faim!

    Le monde est dévoyé, on aura beau gémir, se plaindre, pousser les hauts cris, le matérialisme a tout envahi, on aura beau multiplier les avertissements musclés et prémonitoires, on assiste à « la fin d’un monde », au « commencement de la fin ».