Fattoria La Massa : du rêve à la réalité

Giampaolo Motta: «Je suis assez satisfait de mes derniers millésimes de Giorgio Primo.»<br />
Photo: Jean Aubry Giampaolo Motta: «Je suis assez satisfait de mes derniers millésimes de Giorgio Primo.»

Une phrase relevée au détour d'une émission consacrée au comédien Bernard Giraudeau et citée par ce dernier: «Les mers proposent des rêves que les ports assassinent.» Je réfléchissais encore à la profondeur de cette pensée lorsque le sujet du grand vin est arrivé sur la table. Entre l'entrée et le plat de résistance. Car c'est bien la notion de grand vin que s'attelait à défendre à bride abattue le fringant Giampaolo Motta.

«Il n'existe pas de grands vins en Italie!», lance alors le bouillant vigneron, dont les crus La Massa et Giorgio Primo s'assurent tout de même, faut-il en convenir, d'une certaine respectabilité, pour ne pas dire d'une respectabilité certaine. L'homme est-il à ce point séduit par les sirènes qu'il rompe les amarres de son port d'attache toscan pour s'arrimer à celui du Port de la Lune en Gironde?

Giampaolo nourrit une véritable passion pour le vin de Bordeaux. Qui pourrait lui en vouloir? Parlez-lui de ce fameux magnum de Mouton Rothschild 1989 dégusté avec la baronne, et voilà qu'aussitôt la notion de grand vin refait surface. Ajoutez le tout récent joint venture technique et culturel avec le vigneron-consultant bordelais Stéphane Derenoncourt, encore tout récemment penché sur le berceau 2009 de la cuvée Giorgio Primo, et voilà notre Italien plus confiant encore de se rapprocher du grand vin. «Stéphane n'est pas venu sur place pour faire du bordeaux mais bien pour regarder ce qui peut être fait afin de mieux encadrer les vins», dira-t-il. Soit. Mais quand la top cuvée Giorgio Primo 2001 (la dernière en appellation Chianti Classico), originellement composée de sangiovese (pour 85 %) ,trouve, pour le millésime 2008, son assemblage définitif composé de merlot, de cabernet-sauvignon et de petit verdot, j'avoue tout de même ressentir une petite gêne dans la région, pour paraphraser le collègue Jean Dion.

Mais voilà, le vin est bon. Très bon, même. Sommes-nous pour autant à la hauteur du grand vin? Selon l'auteur, «j'ai gagné en précision, en pureté d'expression». Vrai. Les remarquables 2008 (n.d.), mais surtout les stylisés 2007 (83,25 $ - 11290226 - ****,3 ©) et 2006 (82,75 $ - 10986053 - ****,2 ©), habilement élevés, concentrés sans être trop appuyés, témoignent de l'orientation voulue sans pour autant «internationaliser» le produit, qui conserve tout de même sa fibre toscane. Au final, comment définir le grand vin? C'est celui qui conserve, dans le temps et tout en se bonifiant, les vertus de la jeunesse. Le temps seul nous dira, ici, si dans 10, 15 ou 20 ans les rêves nourris de Giampaolo n'ont pas été assassinés à leur tour dans le port de Bordeaux...

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Approcher un Gran Reserva espagnol, c'est s'imprégner du silence des fûts qui dorment, couchés sur la rondeur des douelles dont les courbes naturelles lissent les tanins fruités tout en exaltant leur caractère épicé. C'est le cas de ce Faustino I millésime 1998 (29,75 $ - 104843026), un Rioja à l'ancienne qui fait mousser la magie de ses parfums et étire sa texture unique bien plus loin encore que cette dernière gorgée avalée sur cette volaille sauce forestière, qui n'en demandait pas tant. Un rouge à maturité, chaleureux et fondu, ample et long en bouche, nuancé de ce caractère de rhum au beurre typique des riojas traditionnels. Pur vin de novembre (***1/2, 1 ©). Vous pouvez revenir sur Terre sans y perdre au change avec la cuvée 2005 de chez Vina Ijalba (18,85 $ - 478743), plus juvénile, plus simple d'expression mais d'une teneur fruitée tout aussi nette, qui offre éclat et franchise sur sa trame encore une fois admirablement boisée. Du bonbon! (***, 1).

C'est sur un morceau de tempura de maki et un sashimi de mérou rouge que le Crede Brut 2009 de la maison familiale Bisol (19,30 $ - 10839168) s'est ouvert les ailes, mariant le marin et l'aérien avec une rare assurance. Un mousseux léger et captivant élaboré avec le prosecco local, léger de tonalité, vivant et articulé sur le plan de l'acidité, doucement dosé pour maintenir l'équilibre, filant sa finale sur un coussinet de bulles qui font tout sauf se dégonfler.

À moins de 20 $, une bulle festive, brillante et émancipée, à servir au brunch comme à l'apéro, pour souligner ce temps qui passe et qui ne se rattrape plus (***, 1). Espérons un jour pouvoir poursuivre — car il est non disponible au Québec pour le moment — avec les deux autres cuvées maison, à savoir le Prosecco Metodo Classico Extra Brut (***1/2, 1) de type «méthode champenoise», et le superbe Brut Rosé Talento à base de pinot noir, d'une exquise finesse, une mousse qui, à moins de 30 $, ferait un petit malheur chez nous (***1/2, 1).

Trois italiens, enfin: Beni di Batasiolo 2008, Langhe (16,40 $ - 611251), La Massa 2008, IGT Toscane (26,15 $ - 10517759) et Il Grappolo 2005, Brunello di Montalcino (38,75 $ - 10771474). Si le premier demeure une belle affaire en offrant une tribune cohérente aux célèbres cépages piémontais (**1/2, 1), le second met bien évidemment l'emphase sur un sangiovese net et bien mûr que Motta associe avec ses merlots et cabernets-sauvignons chéris. Le résultat donne une nouvelle dimension à la joue de veau braisée, comme si elle avait le sourire (***, 1).

Enfin, l'occasion est belle de s'approcher, pour moins de 40 $, d'un grand seigneur toscan sans y laisser sa pension de retraite. Le style est traditionnel, un rien rustique dans la forme, mais sincère dans le fond. Registre aromatique déployé, jouant sur la rose fanée comme sur ces nuances plus résineuses de cèdre et de tabac; bouche droite, fraîche, campée sur ses tanins qui tiennent en haleine (***1/2, 1 ©).

-Potentiel de vieillissement du vin: 1, moins de cinq ans; 2, entre six et dix ans; 3, dix ans et plus. ©: le vin gagne à séjourner en carafe.

-Jean Aubry est l'auteur du Guide Aubry 2011 - Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ et chroniqueur à l'émission d'Isabelle Maréchal, 98,5 FM.

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www.guide-aubry.com

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Les vins de la semaine

La belle affaire - Pinot Noir 2009, Pfalz, Deinhard (13,95 $ - 11254102)

Il paraîtra roturier vis-à-vis des princes bourguignons, mais il faut convenir que la qualité et l'expression fruitée y sont, avec ce fondant et ce moelleux portés par une vinosité qui lui arrondit les angles sans pour autant l'aplatir au passage. C'est aromatique, simple, frais et généreux. 1.

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Le sauvignon - Cloudy Bay 2009, Nouvelle-Zélande (28,85 $ - 10954078)

Eh oui! Quand il n'est pas de Loire, il est de Nouvelle-Zélande. Seulement plus habillé, avec cette impression de sentir en bouche ce subtil roulement minéral de petits cailloux mouillés pour la sapidité et ce rayonnement quasi exotique de fruits jaunes bien mûrs pour la richesse de fond. 1.

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La primeur en blanc - Le Vaglie 2009, Verdicchio dei Castelli di Jesi Classico (20,65 $ - 11156449)


Dans un style moderne et précis, loin de ces blancs dépersonnalisés qui inondent encore trop souvent le marché des vins italiens, ce verdicchio tranche par l'opulence de son fruité, qui sait s'arrondir tout en maintenant une jolie tension sous-jacente. 1.

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La primeur en rouge - Domaine de Sérame Réserve 2008, Vin de Pays d'Oc (13,75 $ - 11315032)

La maison bordelaise Dourthe a ici bichonné ce beau vin du Sud jusque dans ses moindres détails, le dotant au passage de beaucoup d'assurance et de clarté, avec ce corps et un volume fruité qui régalent en profondeur. Un bon rouge de caractère. 1.

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Le vin plaisir - Donnadieu 2009 «Cuvée Mathieu & Marie», St-Chinian (16,75 $ - 642652)


Sont-ce les pruneaux gonflés à même le jus du rôti de porc aux herbes qui ont séduit syrah, mourvèdre, grenache et carignan pour des épousailles naturelles? La complicité a ici fait mouche avec bonheur! C'est plein, amplement fruité, frais et équilibré. 1.