Médias - L'art de l'insulte

Ça joue mou. Le maire de Québec, Régis Labeaume, a traité des fonctionnaires municipaux d'«incompétents». Le chef de l'ADQ a décrit Jean Charest comme le «parrain» de la famiglia libérale.

Franchement. Les politiciens devraient prendre des leçons d'insulte des journalistes et des patrons de presse. C'est là que ça joue plus dur. C'est là qu'on fait beaucoup mieux. Ou pis. Car, comme disait l'autre, là où tout est mauvais, ça doit être bien d'être le pire...

Des exemples, l'actualité en fournit à pleins bacs de recyclage. L'animateur de radio Maxime Roberge (FM 96,9 Rock Détente au Saguenay) a perdu son micro pour avoir twitté une grossièreté sur la jeune chanteuse Béatrice Martin, alias Coeur de pirate. Le gazouillis incriminant diffusé pendant le gala de l'ADISQ utilisait un mot très québécois qui rime avec lotte, comme arbre avec marbre. M. Roberge a ajouté «laide» et «sale», pour bien marquer le coup.

En relayant la nouvelle en France, le site news-de-star.com a pris la peine d'expliquer que le trait pouvait se traduire par «salope moche» ou encore «foufoune laide». Outre-Atlantique, la foufoune est antérieure et non postérieure.

L'insulte avec finesse

Il faut dire que, là-bas, l'art de l'insulte se pratique souvent avec finesse. Il y a quelques années, le quotidien Libération avait joué plus finement avec cette contrepèterie: «Ce que je préfère dans le clip de Madonna, c'est le son.» Mais bon, après la faute très vulgaire, l'animateur congédié s'est excusé, Mme Martin lui a pardonné et passons.

Pierre Karl Péladeau, lui, n'absout pas du tout Sylvain Lafrance, vice-président des services français de Radio-Canada, qui l'a traité de «voyou» dans une entrevue au Devoir. C'était après que Videotron eut annoncé l'arrêt de ses contributions au Fonds canadien de télévision. Videotron appartient à Quebecor. Le patron-propriétaire de Quebecor réclame 700 000 $, une aubaine par rapport aux deux millions demandés au dépôt initial de la poursuite. La Cour a commencé l'audition des témoins, alors passons.

La radiopoubelle carbure à la formule blessante et à l'insulte-slogan depuis des lustres. Stéphane Dupont, de Québec (CHOI radio X), multiplie les «fu[blip] you» en ondes, contre tout et rien, y compris «les chieux» des autres médias. Il a parlé d'Haïti comme d'un «trou à mar[blip]». De la grande classe bardée de très nobles et généreux sentiments.

Certains chroniqueurs de l'émission Dumont 360, de la chaîne V, harpaillent aussi à qui mieux mieux. Gilles Proulx a récemment demandé si l'on ne devrait pas saluer les gens du Plateau-Mont-Royal en leur disant «Joyeux connard!».

La chroniqueuse chevronnée Lysiane Gagnon, elle, a présenté tout l'arrondissement comme un «haut lieu du talibanisme écologique» et décrit le leader de Projet Montréal, Richard Bergeron, comme «le chef taliban».

Un élu municipal (musulman en plus) et ses commettants deviennent donc des terroristes parce qu'ils souhaitent faire plus de place aux piétons, au transport en commun, à une navette aéroportuaire? Comment faudra-t-il alors doser l'insulte pour parler de Copenhague, de Munich ou de Berlin? Même «Auschwitz vert» paraîtrait trop faible, non?

La manière

Passons, parce qu'on ne peut pas simplement opposer la grossièreté de l'insulte à la finesse de l'analyse. Il faut beaucoup de rigueur et de clairvoyance pour ramener une situation à une formule synthétique surchargée de venin.

L'injure semble même parfois essentielle. Elle donne du sel à la vie grouillante. Elle divertit aussi. Seulement, il y a la manière. Il faut de la vitalité dans l'invective, une fulgurance dans la méchanceté. Comme quand Gilles Proulx traite ses collaborateurs de «pygmées de l'intelligence».

Le philosophe Schopenhauer, grand pro de la souillure verbale, recommandait de manipuler l'infâme sans ménagement. «Lorsqu'on constate la supériorité de l'agresseur et qu'on veut continuer à avoir tort, il faut devenir blessant, grossier», recommandait-il. Devenir blessant, c'est s'écarter de l'objet de la querelle (parce qu'on a perdu la partie) pour se tourner vers l'interlocuteur et s'en prendre d'une manière ou d'une autre à sa personne.»

Les plus vieux se rappelleront que Pierre Foglia a déjà traité (en juin 1988) la chanteuse Michèle Richard de lasagne, de tondeuse à gazon et de «nageuse est-allemande déguisée en camion de pompier». Sommé de s'excuser, le prince de la chronique demanda pardon auprès des tondeuses à gazon pour la comparaison. Ça jouait dur...
2 commentaires
  • Fabienne Desbiens - Abonnée 22 novembre 2010 10 h 41

    L'art de l'insulte...

    Cet article ressemble beaucoup à celui de Steve Proulx du Voir, 17 novembre:
    Les McInsultes. (?)

  • Jean-Serge Baribeau - Abonné 22 novembre 2010 11 h 50

    Le mot ART est le mot essentiel

    Il est vrai que ce texte rappelle celui de Steve Proulx dans VOIR. Mais ce que je retiens de tout cela, c'est qu'il y a l'insulte vulgaire, grossière, béotienne, l'insulte propre aux cul-terreux (je ne parle pas ici des paysans) et à tous les ploucs de cette planète.

    Il y a aussi les insultes «artistiques» et parfois élégantes, commises par les Oscar Wilde, les Churchill, les Flaubert, les San Antonio. Et j'en oublie. Bien insulter est un art majeur

    Pour terminer n'oublions jamais cette grande vérité philosophique proposée par San Antonio (Frédéric Dard): «Dieu a fait le monde en 5 jours. Ensuite, il a fait le con.»

    Alors, si le con est une denrée si répandue, allons-y gaiement et soyons des artistes de l'insulte. Mais il faut parfois songer à s'auto-insulter puisque en chacun de nous il y a un con ou un «tarla» qui tente de se dissimuler, de se tapir dans l'ombre.

    JSB (je travaille fort sur ma propre «c.......», sur ma «tarlatitude»!