Perspectives - Le tigre blessé

C'est le monde à l'envers! Le printemps dernier, la Grèce faisait des pieds et des mains pour convaincre les dirigeants européens de voler à son secours alors que, cette fois, ce sont les autorités européennes qui doivent tordre le bras de l'Irlande pour qu'elle accepte qu'on lui vienne en aide.

La chute a été particulièrement brutale durant la crise pour le pays qu'on avait pris l'habitude de surnommer le Tigre celtique. Longtemps considérée comme le parent pauvre de l'Europe, l'Irlande affichait depuis le début des années 90 une croissance moyenne étourdissante de 6,5 % par année, faisant bondir son produit intérieur brut (PIB) par habitant de 80 % à 134 % de la moyenne des pays de la zone euro et faisant fondre, au passage, sa dette publique de 120 % du PIB à seulement 25 %.

On convenait généralement que cet exploit était attribuable à la discipline de fer qu'avaient commencé par s'imposer les Irlandais en matière notamment de finances publiques et de contrôle des salaires. Son accès direct au marché européen et sa main-d'oeuvre jeune, éduquée et peu coûteuse constituaient également de grands avantages aux yeux des compagnies étrangères, surtout après qu'on leur eut promis le taux d'impôt sur les sociétés le plus bas en ville (12,5 %).

Toute cette croissance et ses investissements étrangers ont toutefois fini par mener à des dérapages notamment dans le secteur immobilier. Le prix d'une maison à Dublin avait eu le temps d'être multiplié par cinq avant que la bulle n'éclate, comme aux États-Unis. Les banques seraient mortes sur le coup, écrasées sous le poids de leur dette hallucinante de 600 % du PIB, n'eût été l'intervention de l'État qui est allé jusqu'à nationaliser la plus grande (Anglo Irish Bank). L'opération laisse toutefois le gouvernement irlandais avec un déficit de 32 % du PIB cette année ainsi qu'un taux de chômage qui a bondi, en moins de cinq ans, de 4 % à presque 14 %.

Les Irlandais ont décidé de retrousser leurs manches. À défaut de pouvoir compter sur une dévaluation de leur monnaie, ils ont réduit leurs salaires de 15 % dans le secteur public et de 9 % dans le privé. Leur gouvernement doit présenter, bientôt, un plan de redressement budgétaire comprenant des économies de 6 milliards d'euros, cette année, et de 15 milliards d'ici 2014 sur un budget total de 50 milliards.

Ces efforts ne seront toutefois pas suffisants, ont rappelé ces dernières semaines à l'Irlande les autres pays européens, le Fonds monétaire international (FMI) et même les États-Unis. Le niveau d'endettement du gouvernement irlandais fait fuir les investisseurs, non seulement l'Irlande, mais aussi plusieurs autres pays d'Europe, comme la Grèce, le Portugal et l'Espagne. Quant aux banques irlandaises, il n'y a plus que la Banque centrale européenne (BCE) qui accepte encore de les financer aujourd'hui, et leur chute risquerait d'entraîner celle de plusieurs autres en Europe. Comble de l'humiliation, le voisin et ancien maître britannique a aussi offert son aide la semaine dernière.

Liberté chérie

Jalouse de son indépendance conquise il n'y a pas 100 ans, l'Irlande est bien prête à reconnaître que ses banques ont besoin d'aide, mais refuse mordicus qu'on la mette sous tutelle comme on a fait avec la Grèce ce printemps. De plus, elle ne sait que trop bien que tous ces pays européens, qui l'ont accusé les dernières années de pratiquer du «dumping fiscal», ne rateront pas cette chance d'essayer de lui imposer une augmentation de ses impôts sur les sociétés. Microsoft, Hewlett-Packard, Bank of America, Merrill Lynch et Intel n'ont pas manqué de lui rappeler qu'ils pourraient alors trouver mieux ailleurs, comme à Singapour, en Inde ou en Chine.

Partisane du projet européen de la première heure (1973), l'Irlande n'a cependant jamais hésité à y faire obstacle lorsqu'elle estimait y perdre trop de souveraineté. Il y a un an encore, les Irlandais acceptaient de changer un premier non, au Traité de Lisbonne, pour un oui à la condition qu'on leur garantisse le droit de conserver leur neutralité militaire, l'interdiction de l'avortement, un siège à la Commission européenne et, surtout, leur spécificité fiscale.

Mais le vieux félin est trop mal en point pour résister encore longtemps. Le gouvernement du premier ministre Brian Cowen a admis hier qu'il devra faire appel à de l'aide extérieure tout en répétant qu'il n'était pas question de se laisser imposer une hausse des impôts des sociétés.

L'Irlande pourrait bien ne pas être la dernière à devoir céder une partie de sa souveraineté en échange d'un peu d'oxygène financier. Une récente étude du European Policy Centre comparant la santé économique et financière des 27 pays de l'Union européenne la classait, en effet, cet été, au 16e rang, loin devant la Grèce (27e), évidemment, mais aussi l'Italie (26e), le Portugal (25e), l'Espagne (24e), la Roumanie (22e) ou encore la Slovénie (17e), et tout juste derrière la France (15e), la Belgique (13e) et la Pologne (12e).

Le problème fondamental est toujours le même, répétait la semaine dernière le directeur du FMI, Dominique Strauss-Kahn. Trop de pays européens tardent à mettre de l'ordre dans leurs affaires parce qu'ils comptent se laisser remorquer par les autres. Il manque à l'Union européenne «une autorité budgétaire centralisée avec une indépendance politique comparable à celle de la Banque centrale européenne» et qui permettrait «plus de convergence» des économies nationales.

On entend d'ici hurler le Tigre.